Côte d'ivoire


Les dérives de l'Ivoirité

Les effets pervers du concept d'Ivoirité sur lequel se sont appuyés les trois derniers chefs d'Etat ivoiriens pour se maintenir ou arriver au pouvoir, de Henry Konan Bédié à Laurent Gbagbo en passant par le général Gueï, sont loin d'être terminés.
Depuis fin mai, dans la préfecture d'Adiaké (est de la Côte d'Ivoire), des Ivoiriens d'ethnie Abouré terrorisent des étrangers pour les chasser des plantations d'ananas qu'ils cultivent dans cette région.
A l'ombre d'un manguier, les planteurs du village de Petit-Paris discutent des dernières attaques dont ils disent avoir été victimes. "Les Abourés débarquent, des jeunes armés de machettes et de gourdins, et ils arrachent les ananas. Ils plantent à la place des petits piquets rouges et disent que les étrangers ne doivent plus travailler là", témoigne Boukari Maïga, un jeune planteur d'origine malienne.
"Ils sont venus ici à seize le 29 avril. Ils ont dit qu'ils avaient été envoyés par le roi de Bonoua pour nous chasser. On les a encerclés et ils ont promis de replanter les pieds détruits. Au bout de trois jours, nous les avons replantés nous-mêmes", ajoute-t-il désabusé.
"Nous avons été attaqués une fois, nos voisins de Djimini et Kofikro cinq, ceux d'Alohoré trois, la dernière le 16 mai. Ces raids sont organisés à partir de Bonoua parce qu'on les amène en camion, on paye leur repas", dit-il.
"Je n'ai pas été saisi officiellement, je n'ai pas encore d'élément pour apprécier la situation, la population n'a pas porté plainte", a seulement commenté le préfet d'Adiaké (80 km à l'est d'Abidjan), M. Amani.
Même timidité du côté de la Gendarmerie d'Adiaké où les sous-officiers présents refusent de fournir leurs constatations alors que des témoins affirment pourtant qu'ils sont allés sur place constater les dégâts.
Les familles maliennes et burkinabè sont installées dans la région d'Adiaké depuis plusieurs générations. Elles ont créé des villages comme Kakoukro, mis en valeur les terres en cultivant ananas, palmiers à huiles, cocotiers, favorisant une certaine prospérité.
Les parcelles sont attribuées par l'ethnie Agni selon la coutume. Certaines familles d'origine étrangère qui ont hérité de leurs parents, s'en disent aujourd'hui propriétaires.

Le chef de la communauté burkinabè de la région, le vieux Abderkader Sawadogo a une version bien précise des événements : "Je suis arrivé en 1945. Depuis l'arrivée de Gbagbo, les Abouré viennent déraciner. Les Agni ne veulent pas que les Abouré arrachent nos ananas, ils nous soutiennent, mais les Abouré sont toujours plus menaçants", affirme-t-il.
A Bonoua, au début de l'année, les Abouré s'étaient déjà livrés à des "chasses" (le mot est des autorités locales) aux étrangers et aux allogènes, provoquant le départ de plusieurs dizaines d'entre eux et la mort de six personnes.

Le 17 mai, dix-huit Ivoiriens ont été interpellés et déférés au tribunal de Man (ouest) à la suite d'un autre conflit foncier entre autochtones et étrangers. Les dix-huit personnes avaient été interpellées à la suite d'un affrontement sanglant qui avait fait six morts et 16 blessés début mai entre Ivoiriens d'ethnie Guéré et étrangers, essentiellement des Burkinabè, dans le village de Goya (540 km à l'ouest d'Abidjan), toujours pour des problèmes fonciers.
Le ministre de la Défense, Moïse Lida Kouassi, avait dû se rendre en personne dans la région pour faire tomber la tension dans cette zone.

La Côte d'Ivoire compte, selon le dernier recensement de 1998, 26% d'étrangers - dont de nombreux exploitants agricoles - pour une population totale de 15,36 millions.
Des conflits fonciers parfois sanglants ont éclaté ces dernières années entre autochtones et étrangers, mais aussi entre autochtones et "allochtones" (Ivoiriens d'une autre région et ethnie), notamment dans le sud-ouest du pays, d'où près de 20.000 Burkinabès avaient été chassés en septembre 1999.

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230 du 13/06/2001


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