Afrique Express : Quel est votre jugement sur le scrutin et les
résultats ?
Bâ Mamadou : Le résultat, je m'y attendais plus ou
moins. Je croyais qu'il (le président Conté) en serait
resté à 52 ou 53 % comme il l'avait promis, mais il a
eu le courage d'aller jusqu'à 56 %. C'est bien ! Tout
ça, ce n'est rien du tout parce que ça ne correspond
pas à la réalité.
AFEX : Quelle sera la réaction de la CODEM (2) ?
B.M.: Avant l'élection on
avait déjà dit que cette fois-ci on n'accepterait pas
qu'il s'empare du résultat et qu'il fasse ce qu'il veut. Nous
avons dit qu'on ne le reconnaîtrait pas. Nous allons
sûrement nous réunir, soit pour confirmer cela, soit
pour l'infirmer. Pour ma part je proposerai toujours qu'on ne
reconnaisse pas ce résultat et qu'on n'aille pas
présenter de recours à la Cour suprême.
AFEX : M. J-M Doré souhaite refuser de reconnaître la
légitimité du président Conté. Cela
pourrait être aussi votre option ?
B.M.: Non, je ne vais pas jouer sur
les mots, "légitimité" ou "légalité".
Toujours est-il que nous, nous refusons les résultats. Je ne
sais pas comment juridiquement cela s'appelle, mais nous estimons
qu'on ne le reconnaît pas comme président.
AFEX : Est-ce que vous envisagez de demander la reprise
complète de l'élection avec éventuellement une
aide extérieure ?
B.M.: Vous savez avec ce monsieur
(NDLR : le président), ce n'est pas possible. Je crois que il
ne pourra jamais comprendre et l'extérieur ne voudra jamais
bouger parce qu'on préfère l'ordre à la
légalité. Au fond tout ce qui intéresse
l'extérieur, c'est qu'il n'y ait pas de mouvements en
Guinée. S'il n'y a pas de mouvements, s'il y a un dictateur
qui ne fait pas d'histoires, cela ne les gêne pas tellement.
Nous n'avons donc pas d'espoir de ce côté, et
personnellement je ne perdrai pas mon temps à contacter
l'extérieur pour nous aider.
AFEX : Cela veut dire que vous renoncez un peu à votre combat
politique ? Vous tournez une page personnellement ?
B.M.: Non, je ne tourne pas la page,
je crois que la lutte continue. On avait cru que la démocratie
pouvait s'obtenir uniquement par le vote, mais ce n'est pas possible.
Il faut aussi un changement des mentalités, des gens capables
au fond de penser que l'autre aussi a des droits. Il faut surtout des
contre-pouvoir. Tant qu'il n'y aura pas de contre-pouvoir solides,
tout le reste c'est de la blague. Je pensais que les pays occidentaux
pourraient jouer un peu une sorte de contre pouvoir. Ils ont des
pouvoirs un peu financiers, un peu accompagnateurs, un peu bavards,
mais ils n'ont pas une idée de ce que c'est qu'un
contre-pouvoir. Ils ne veulent pas vraiment à aider à
la légalité. Regardez ce qui s'est passé. Tout
le monde sait très bien comment on allait tricher mais on a
préféré vérifier (NDLR : les
observateurs) là où il n'y avait pas de
problèmes. Il y a eu les élections et tout le monde dit
"ah, c'est calme!", Mais c'était connu que ce serait calme. Ce
n'est pas ça qui était le problème.
C'était connu aussi qu'ils allaient nous empêcher
d'assister à la centralisation des résultats mais rien
n'a été fait par les Occidentaux pour qu'il y ait
vraiment un minimum de présence des partis. Il y a eu des cas
où l'on nous a chassés devant des observateurs qui
n'ont rien dit. Ce qui prouve qu'au fond, il manque vraiment des
contre-pouvoir. C'est à nous de les créer, et si je
reste dans l'opposition, ou même dans la politique, c'est
uniquement pour cette idée de contre-pouvoir. Un homme, quel
qu'il soit, il lui faut un contre-pouvoir. Je crois que c'est valable
partout. Si le pauvre Clinton a des problèmes c'est parce
qu'il y a des contre-pouvoir, sans cela la nature humaine tend
à faire n'importe quoi.
AFEX : L'ambassadeur de France vient de déclarer que ces
élections avait été "libres et
démocratiques". Que pensez-vous de cet avis ?
B.M.: Oui, je pense qu'il l'avait
dit déjà avant les élections. Mais vous savez
l'avis de l'ambassadeur de Franceþ Politiquement (þ) c'est honteux de
sa part. Je ne vois pas pourquoi il commente les choses comme
ça. Ce n'est pas juste.
AFEX : Vous pensez que vos militants vont accepter ce résultat
alors qu'Alpha Condé est toujours détenu ?
B.M.: Tout ça c'est un tout.
On ne respecte rien. On dit qu'on arrête un leader de
l'opposition comme Marcel Cros (3) parce qu'il a trois fusils.
Même s'il avait trois fusils de guerre! Quelqu'un qui a
été ministre de la Coopération pendant combien
d'années ? Qui délivrait les permis pour tout le reste
du pays, qui achetait des armes pour tout le pays. Quand même!
(þ) mettre quelqu'un en prison comme ça, ils veulent provoquer
manifestement. Ils arrêtent Alpha Condé sous
prétexte qu'il veut fuir, mais il était libre de
partir. Je ne parle pas de fuite car on fuit quand il y a quelque
chose, mais il était libre de partir. Si c'est vrai qu'il
voulait partir, je ne vois pas où est le problème. Si
c'est pour ça qu'on l'arrête franchement je ne comprends
pas. Et j'ai appris de manière indirecte que nous (les leaders
de l'opposition) n'avons pas le droit de passer le kilomètre
36. A quelle titre ?
AFEX : Vous avez le sentiment d'être pris "en otage" ?
Ce n'est pas un sentiment. Manifestement, on ne peut pas sortir
de la ville et même maintenant on ne peut pas sortir de la
maison.
AFEX : Vos militants et sympathisants avaient un gros espoir. Ils
vont être très déçus ce soirþ
B.M.: Ouiþ comme dit l'ambassadeur
de France, au fond ils doivent être calmes mais il est heureux
de voir que les véhicules que le FAC, le PNUD et autres
donnent, servent actuellement pour faire sarabande. Ca, ça ne
gêne personne. Ce le gêne pas qu'il y ait des milliers de
gens dans des véhicules administratifs, en train de faire du
boucan bien protégés par la police, ça ça
ne le gêne pas. Par contre si mes militants sortent, ça
veut dire "Ba Mamadou est violent, il crée du
désordre." Mais en ce moment, vous entendez, vous avez vu !
(NDLR: les militants du parti au pouvoir, le PUP, exprimaient
bruyamment leur joie après l'annonce de la "victoire" du
président Conté) Mais ça personne n'en parle.
Mais si jamais ces gens passent quelque part où d'autres ne
sont pas contents et qu'on leur lancent des pierres et qu'il y ait
des morts, on va dire quoi ? Que ce sont les militants de Ba Mamadou
qui ne sont pas contents. Mais tout ce vacarme, ça ne
gêne personne.
AFEX : Quel message allez-vous transmettre à vos militants,
à ceux qui ont voté pour vous?
B.M.: Mon message c'est toujours le
même. C'est "lent". La démocratie, c'est lent.
Organisons-nous. Préparons-nous, battons-nous pour la
liberté. Tout homme qui est au pouvoir, risque d'abuser de ce
pouvoir. Donc dès le départ, préparons-nous,
même si c'est moi qui suit au pouvoir, à faire en sorte
qu'il y ait des contre-pouvoir. Et puis qu'ils apprennent à
défendre leurs droits.
On a vu des choses ahurissantes. Par exemple des cadres, à
qui on a donné un "papier" avec le droit d'assister au scrutin
mais un sous-préfet vient et dit : "Qu'est-ce que tu fais
là ? Sors!" Et le cadre sort et téléphone
à Conakry pour nous dire "voilà, le sous-préfet
m'a dit de sortirþ". C'est ahurissant. Évidemment, dès
que nous téléphonons, le sous-préfet nous
répond qu'il parlait d'une autre personne. Au fond, le "bluff"
des sous-préfets a permis aux gens de frauder. Ca veut dire
que même un "cadre" ne sait pas qu'il a des droits, ne sait pas
qu'il peut défendre ses droits. Ils n'ont fait d'incidents
nulle part et pourtant moi, je leur avait donné des
instructions. Il faut que les gens apprennent à faire des
incidents pour que les gens sachent qu'il y a eu un problème.
Mais ici, on nous a exclus de partout et personne n'a rien dit. Ca
ça prouve que les gens ne sont pas prêts.
AFEX : Cela veut dire que vous tirez un trait sur cette
élection, que vous n'avez aucun espoir et que vous vous placez
dans le long terme ?
B.M.: Oui. Il y a déjà
longtemps que je savais que ça ne pouvait pas tenir. Et je
savais aussi que je n'aurais aucune aide. Les gens sont partiaux. Il
vont financer indirectement le mouvement de joie de certains mais en
nous menaçant : "il faut dire à vos militants
d'être calmes". Les gens n'ont pas le droit de manifester leur
tristesse. Nos militants auraient pu eux aussi sortir et dire "au
fond nous sommes tristes". Mais ça c'est exclu. Les bailleurs
de fonds nous disent que si je donne ordre aux gens de montrer leur
tristesse et que nous sommes malheureux, cela veut dire que je suis
violent.
AFEX : Vous pensez que l'on peut arriver à une "coupure"
ethnique de plus en plus marquée en Guinée ?
B.M.: Non la coupure n'est pas
ethnique. Le problème n'est pas là. C'est simplement
quelques profiteurs qui sont là, qui profitent. Si
c'était ethnique, entre parenthèses, ils (NDLR : les
sympathisants du président Conté) font du bruit ici,
dans ce quartier (NDLR : en plein centre de Kaloum, quartier à
dominante Soussou) parce qu'au fond c'est contrôlé, il y
a l'armée, il y a la police, mais il y a des endroits
où ils n'osent pas où les ethnies sont
mélangées et il n'y a pas d'histoire.
* L'UPR est un parti créé fin 1998 et qui
résulte de la fusion de l'Union pour la Nouvelle
République (UNR, de Mamadou Bâ) et le Parti du Renouveau
et du Progrès de Siradiou Diallo (PRP). Cette formation
politique peut se targuer de capter tout l'électorat de
l'ethnie peulhe et donc, en principe, d'être la première
formation politique du pays. après cette élection,
Mamadou Bâ devient président d'honneur de l'UPR, et
laisse la direction du parti à Siradiou Diallo.
(2) La CODEM (Coordination de l'opposition
démocratique), regroupe les trois principaux partis
d'opposition, le RPG d'Alpha Condé, l'UPR de Bâ Mamadou
et Siradiou Diallo (PRP) et l'Union pour la Prospérité
de la Guinée (UPG) de Jean-Marie Doré.
(3) Marcel Cros, président du Parti Démocratique
Africain (PDA Guinée), a été arrêté
à son domicile le 14 décembre, au motif qu'il
détenait des armes à son domicile.
En réalité, il fut réellement attaqué par
un groupe de sympathisant du régime, et riposta avec l'aide de
ses gardiens et avec les armes de chasse qu'il détenait chez
lui. Comme par hasard, l'incident n'étant même pas
terminé, les forces de l'ordre ont investi son domicile et
l'on arrêté. S'il fallait arrêté en
Guinée tous les gens qui détiennent des armes chez eux,
cela ferait sûrement beaucoup, beaucoup de monde.
Il est tout à fait possible que cette attaque du domicile de
Marcel Cros fut préméditée pour y trouver et
arrêter Alpha Condé qui y avait dormi quelques jours
plus tôt. C'eût été un régal pour le
pouvoir d'interpeller Alpha Condé, les armes à la mainþ