Interview de Ba Mamadou,

réalisée quelques minutes après l'annonce de la victoire du président Lansana Conté à l'élection présidentielle du 14 décembre 1998.
Bâ Mamadou était le candidat de l'Union pour le Progrès et le Renouveau (UPR) (1)

« La démocratie, c'est lent. Organisons-nous. Préparons-nous, battons-nous pour la liberté. Tout homme qui est au pouvoir, risque d'abuser de ce pouvoir. »

 

Afrique Express : Quel est votre jugement sur le scrutin et les résultats ?
Bâ Mamadou
: Le résultat, je m'y attendais plus ou moins. Je croyais qu'il (le président Conté) en serait resté à 52 ou 53 % comme il l'avait promis, mais il a eu le courage d'aller jusqu'à 56 %. C'est bien ! Tout ça, ce n'est rien du tout parce que ça ne correspond pas à la réalité.
AFEX : Quelle sera la réaction de la CODEM (2) ?
B.M.:
Avant l'élection on avait déjà dit que cette fois-ci on n'accepterait pas qu'il s'empare du résultat et qu'il fasse ce qu'il veut. Nous avons dit qu'on ne le reconnaîtrait pas. Nous allons sûrement nous réunir, soit pour confirmer cela, soit pour l'infirmer. Pour ma part je proposerai toujours qu'on ne reconnaisse pas ce résultat et qu'on n'aille pas présenter de recours à la Cour suprême.
AFEX : M. J-M Doré souhaite refuser de reconnaître la légitimité du président Conté. Cela pourrait être aussi votre option ?
B.M.:
Non, je ne vais pas jouer sur les mots, "légitimité" ou "légalité". Toujours est-il que nous, nous refusons les résultats. Je ne sais pas comment juridiquement cela s'appelle, mais nous estimons qu'on ne le reconnaît pas comme président.
AFEX : Est-ce que vous envisagez de demander la reprise complète de l'élection avec éventuellement une aide extérieure ?
B.M.:
Vous savez avec ce monsieur (NDLR : le président), ce n'est pas possible. Je crois que il ne pourra jamais comprendre et l'extérieur ne voudra jamais bouger parce qu'on préfère l'ordre à la légalité. Au fond tout ce qui intéresse l'extérieur, c'est qu'il n'y ait pas de mouvements en Guinée. S'il n'y a pas de mouvements, s'il y a un dictateur qui ne fait pas d'histoires, cela ne les gêne pas tellement. Nous n'avons donc pas d'espoir de ce côté, et personnellement je ne perdrai pas mon temps à contacter l'extérieur pour nous aider.
AFEX : Cela veut dire que vous renoncez un peu à votre combat politique ? Vous tournez une page personnellement ?
B.M.:
Non, je ne tourne pas la page, je crois que la lutte continue. On avait cru que la démocratie pouvait s'obtenir uniquement par le vote, mais ce n'est pas possible. Il faut aussi un changement des mentalités, des gens capables au fond de penser que l'autre aussi a des droits. Il faut surtout des contre-pouvoir. Tant qu'il n'y aura pas de contre-pouvoir solides, tout le reste c'est de la blague. Je pensais que les pays occidentaux pourraient jouer un peu une sorte de contre pouvoir. Ils ont des pouvoirs un peu financiers, un peu accompagnateurs, un peu bavards, mais ils n'ont pas une idée de ce que c'est qu'un contre-pouvoir. Ils ne veulent pas vraiment à aider à la légalité. Regardez ce qui s'est passé. Tout le monde sait très bien comment on allait tricher mais on a préféré vérifier (NDLR : les observateurs) là où il n'y avait pas de problèmes. Il y a eu les élections et tout le monde dit "ah, c'est calme!", Mais c'était connu que ce serait calme. Ce n'est pas ça qui était le problème. C'était connu aussi qu'ils allaient nous empêcher d'assister à la centralisation des résultats mais rien n'a été fait par les Occidentaux pour qu'il y ait vraiment un minimum de présence des partis. Il y a eu des cas où l'on nous a chassés devant des observateurs qui n'ont rien dit. Ce qui prouve qu'au fond, il manque vraiment des contre-pouvoir. C'est à nous de les créer, et si je reste dans l'opposition, ou même dans la politique, c'est uniquement pour cette idée de contre-pouvoir. Un homme, quel qu'il soit, il lui faut un contre-pouvoir. Je crois que c'est valable partout. Si le pauvre Clinton a des problèmes c'est parce qu'il y a des contre-pouvoir, sans cela la nature humaine tend à faire n'importe quoi.
AFEX : L'ambassadeur de France vient de déclarer que ces élections avait été "libres et démocratiques". Que pensez-vous de cet avis ?
B.M.:
Oui, je pense qu'il l'avait dit déjà avant les élections. Mais vous savez l'avis de l'ambassadeur de Franceþ Politiquement (þ) c'est honteux de sa part. Je ne vois pas pourquoi il commente les choses comme ça. Ce n'est pas juste.
AFEX : Vous pensez que vos militants vont accepter ce résultat alors qu'Alpha Condé est toujours détenu ?
B.M.:
Tout ça c'est un tout. On ne respecte rien. On dit qu'on arrête un leader de l'opposition comme Marcel Cros (3) parce qu'il a trois fusils. Même s'il avait trois fusils de guerre! Quelqu'un qui a été ministre de la Coopération pendant combien d'années ? Qui délivrait les permis pour tout le reste du pays, qui achetait des armes pour tout le pays. Quand même! (þ) mettre quelqu'un en prison comme ça, ils veulent provoquer manifestement. Ils arrêtent Alpha Condé sous prétexte qu'il veut fuir, mais il était libre de partir. Je ne parle pas de fuite car on fuit quand il y a quelque chose, mais il était libre de partir. Si c'est vrai qu'il voulait partir, je ne vois pas où est le problème. Si c'est pour ça qu'on l'arrête franchement je ne comprends pas. Et j'ai appris de manière indirecte que nous (les leaders de l'opposition) n'avons pas le droit de passer le kilomètre 36. A quelle titre ?
AFEX : Vous avez le sentiment d'être pris "en otage" ?
Ce n'est pas un sentiment. Manifestement, on ne peut pas sortir de la ville et même maintenant on ne peut pas sortir de la maison.
AFEX : Vos militants et sympathisants avaient un gros espoir. Ils vont être très déçus ce soirþ
B.M.:
Ouiþ comme dit l'ambassadeur de France, au fond ils doivent être calmes mais il est heureux de voir que les véhicules que le FAC, le PNUD et autres donnent, servent actuellement pour faire sarabande. Ca, ça ne gêne personne. Ce le gêne pas qu'il y ait des milliers de gens dans des véhicules administratifs, en train de faire du boucan bien protégés par la police, ça ça ne le gêne pas. Par contre si mes militants sortent, ça veut dire "Ba Mamadou est violent, il crée du désordre." Mais en ce moment, vous entendez, vous avez vu ! (NDLR: les militants du parti au pouvoir, le PUP, exprimaient bruyamment leur joie après l'annonce de la "victoire" du président Conté) Mais ça personne n'en parle. Mais si jamais ces gens passent quelque part où d'autres ne sont pas contents et qu'on leur lancent des pierres et qu'il y ait des morts, on va dire quoi ? Que ce sont les militants de Ba Mamadou qui ne sont pas contents. Mais tout ce vacarme, ça ne gêne personne.
AFEX : Quel message allez-vous transmettre à vos militants, à ceux qui ont voté pour vous?
B.M.:
Mon message c'est toujours le même. C'est "lent". La démocratie, c'est lent. Organisons-nous. Préparons-nous, battons-nous pour la liberté. Tout homme qui est au pouvoir, risque d'abuser de ce pouvoir. Donc dès le départ, préparons-nous, même si c'est moi qui suit au pouvoir, à faire en sorte qu'il y ait des contre-pouvoir. Et puis qu'ils apprennent à défendre leurs droits.
On a vu des choses ahurissantes. Par exemple des cadres, à qui on a donné un "papier" avec le droit d'assister au scrutin mais un sous-préfet vient et dit : "Qu'est-ce que tu fais là ? Sors!" Et le cadre sort et téléphone à Conakry pour nous dire "voilà, le sous-préfet m'a dit de sortirþ". C'est ahurissant. Évidemment, dès que nous téléphonons, le sous-préfet nous répond qu'il parlait d'une autre personne. Au fond, le "bluff" des sous-préfets a permis aux gens de frauder. Ca veut dire que même un "cadre" ne sait pas qu'il a des droits, ne sait pas qu'il peut défendre ses droits. Ils n'ont fait d'incidents nulle part et pourtant moi, je leur avait donné des instructions. Il faut que les gens apprennent à faire des incidents pour que les gens sachent qu'il y a eu un problème. Mais ici, on nous a exclus de partout et personne n'a rien dit. Ca ça prouve que les gens ne sont pas prêts.
AFEX : Cela veut dire que vous tirez un trait sur cette élection, que vous n'avez aucun espoir et que vous vous placez dans le long terme ?
B.M.:
Oui. Il y a déjà longtemps que je savais que ça ne pouvait pas tenir. Et je savais aussi que je n'aurais aucune aide. Les gens sont partiaux. Il vont financer indirectement le mouvement de joie de certains mais en nous menaçant : "il faut dire à vos militants d'être calmes". Les gens n'ont pas le droit de manifester leur tristesse. Nos militants auraient pu eux aussi sortir et dire "au fond nous sommes tristes". Mais ça c'est exclu. Les bailleurs de fonds nous disent que si je donne ordre aux gens de montrer leur tristesse et que nous sommes malheureux, cela veut dire que je suis violent.
AFEX : Vous pensez que l'on peut arriver à une "coupure" ethnique de plus en plus marquée en Guinée ?
B.M.:
Non la coupure n'est pas ethnique. Le problème n'est pas là. C'est simplement quelques profiteurs qui sont là, qui profitent. Si c'était ethnique, entre parenthèses, ils (NDLR : les sympathisants du président Conté) font du bruit ici, dans ce quartier (NDLR : en plein centre de Kaloum, quartier à dominante Soussou) parce qu'au fond c'est contrôlé, il y a l'armée, il y a la police, mais il y a des endroits où ils n'osent pas où les ethnies sont mélangées et il n'y a pas d'histoire.

* L'UPR est un parti créé fin 1998 et qui résulte de la fusion de l'Union pour la Nouvelle République (UNR, de Mamadou Bâ) et le Parti du Renouveau et du Progrès de Siradiou Diallo (PRP). Cette formation politique peut se targuer de capter tout l'électorat de l'ethnie peulhe et donc, en principe, d'être la première formation politique du pays. après cette élection, Mamadou Bâ devient président d'honneur de l'UPR, et laisse la direction du parti à Siradiou Diallo.
(2) La CODEM (Coordination de l'opposition démocratique), regroupe les trois principaux partis d'opposition, le RPG d'Alpha Condé, l'UPR de Bâ Mamadou et Siradiou Diallo (PRP) et l'Union pour la Prospérité de la Guinée (UPG) de Jean-Marie Doré.
(3) Marcel Cros, président du Parti Démocratique Africain (PDA Guinée), a été arrêté à son domicile le 14 décembre, au motif qu'il détenait des armes à son domicile.
En réalité, il fut réellement attaqué par un groupe de sympathisant du régime, et riposta avec l'aide de ses gardiens et avec les armes de chasse qu'il détenait chez lui. Comme par hasard, l'incident n'étant même pas terminé, les forces de l'ordre ont investi son domicile et l'on arrêté. S'il fallait arrêté en Guinée tous les gens qui détiennent des armes chez eux, cela ferait sûrement beaucoup, beaucoup de monde.
Il est tout à fait possible que cette attaque du domicile de Marcel Cros fut préméditée pour y trouver et arrêter Alpha Condé qui y avait dormi quelques jours plus tôt. C'eût été un régal pour le pouvoir d'interpeller Alpha Condé, les armes à la mainþ

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