|
La guerre que personne ne veut reconnaître Pas d'accalmie sur la frontière sud. Loin de
cesser les attaques de troupes inconnues prennent de
l'ampleur, en mettant en jeu des moyens aériens. Quand un ballet diplomatique peut en cacher un autre Comment qualifier la situation d'un pays qui serait attaqué pratiquement tous les deux jours, un pays dont le président aurait fait rappeler la garde et l'arrière garde de son armée pour l'envoyer sur la frontière, un pays dont le ministre de l'Intérieur aurait imposé une "censure" sur toutes informations à caractère militaire, un pays dont les plus hautes autorités aurait appelé la population à s'enrôler dans des "comités d'autodéfense populaires", ou des "comités de vigilance", un pays où, pour faire quelque trois cents kilomètres par route l'on serait contrôler une bonne centaine de fois, ici par des militaires, là-bas par des civils ? Comment ? Et bien en Guinée, cela ne se qualifie pas. Officiellement, la Guinée n'est pas en état de guerre. Et tout aussi officiellement, il n'est pas question de décréter l'état d'urgence ou l'état de siège, ne serait-ce que dans les régions quotidiennement attaquées, dixit le ministre de l'Intérieur en personne, Moussa Solano. Un paradoxe qui ne peut s'expliquer que pour une seule raison. C'est que la Guinée a peut être une bonne part de responsabilité dans ce qui arrive aujourd'hui, et que si l'état de guerre était déclaré avec le Liberia voisin, il n'y a pas de doute que la communauté internationale traiterait cette guerre qui cache son nom d'une toute autre manière. Pour l'heure, Conakry a préféré se lancer dans un jeu diplomatique où les "intérêts réciproques" l'emportent sur la raison. Et en l'occurrence, les "intérêts réciproques" concernent ceux des Etats Unis, de la Grande Bretagne et de l'Ukraine. Les premiers, les Etats Unis, sont toujours à la recherche d'une assise solide en Afrique de l'Ouest alors que leurs espoirs de s'implanter en Côte d'Ivoire se sont évaporés. Aussi, selon des sources informées, les Américains ont-ils décidé de fournir une assistance militaire à Conakry. Selon ces mêmes sources, quelque 150 instructeurs militaires américains seraient attendus, certains ayant déjà commencé à former l'armée guinéenne, dans l'Ile de Kassa, à quelques encablures du port de Conakry. Washington aurait aussi promis de fournir - si ce n'est déjà fait - des moyens logistiques, de communications et des radars, à une armée guinéenne qui manque de tout. Même si ces moyens seront "officiellement" fournis à une éventuelle force d'interposition ouest-africaine - qui ne sera pas mise sur pied avant longtemps- c'est avant tout au régime du président Conté qu'ils vont profiter. Les Etats Unis viennent d'envoyer déjà deux cent cinquante militaires au Nigeria, afin d'y entraîner les forces de maintien de la paix nigérianes en Sierra Leone. Des instructeurs américains doivent aussi former et équiper un bataillon de militaires ghanéens qui sera fourni par Accra aux forces de paix de l'ONU en Sierra Leone. Alors pourquoi pas commencer le travail en Guinée, même sans mandat onusien, d'autant que Paris, du moins à la mi-octobre, faisait toujours la sourde oreille à toute demande guinéenne de moyens militaires, réclamant d'en connaître l'usage et l'intérêt. Les Britanniques quant à eux ont dépêché rapidement une mission de haut niveau à Conakry. Le 12 octobre, le président Lansana Conté a en effet reçu une délégation conduite par le général de brigade David Richards, qui s'est rendu à Conakry en tant qu'envoyé spécial de Tony Blair. Officiellement le général David Richars est venu remettre au président guinéen, des "informations stratégiques" concernant la situation à la frontière sud de la Guinée. Ce qui est d'ailleurs vrai, Londres fournissant d'importants renseignements concernant les déplacements et les concentrations des assaillants qui opèrent à partir du territoire sierra-léonais. Londres aurait aussi demandé à Conakry, selon des sources informées, l'autorisation d'entraîner en territoire guinéen des bataillons de l'armée sierra-léonaise. En juin, dans le cadre du programme de formation de l'armée sierra-léonaise (SLA) mis au point par Londres, une quarantaine des meilleurs officiers de la SLA ont été envoyés au Ghana pour une formation militaire dans un camp d'entraînement dirigé par les Britanniques. Alors pourquoi pas la même formation en territoire guinéen, d'autant que Conakry ne demande que cela, espérant tirer profit de la présence d'instructeurs britanniques sur son territoire. De plus, toujours selon ces mêmes sources, les Britanniques qui semblent assurer seuls les opérations militaires en Sierra Leone, envisageraient de prendre en étau les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF), à partir de la Guinée. A l'heure actuelle, les rebelles du RUF occupent quasiment les deux tiers de la Sierra Leone, dont toute la partie nord du pays, l'armée britannique ayant concentré son dispositif sur la protection de la seule capitale Freetown. Mais à long terme, cette situation n'est pas tenable, sauf à vouloir jouer pendant des années la garde rapprochée du président sierra-léonais Ahmad Tejan Kabbah et de son gouvernement. Les attaques à la frontières guinéennes tombent finalement bien pour les Britanniques qui voient là une occasion en or de contourner avec ou sans mandat onusien, le RUF. Toute cette stratégie impose que l'armée guinéenne pénètre en territoire sierra-léonais, sous couvert ou non d'un éventuel droit de poursuite. Ces incursions de l'armée guinéenne ont d'ailleurs déjà été dénoncées par le Liberia. Toujours ce mois-ci, une colonne de "rebelles" mais cette fois venue de la Guinée a attaqué la ville libérienne de Zorzor, des rebelles très certainement encadrés par des soldats guinéens. "Il y a assez de preuves pour démontrer que des soldats guinéens ont été impliqués dans l'attaque", lancée le 7 octobre par des forces "dissidentes" actives dans le nord libérien depuis le mois de juillet, avait affirmé le vice-président libérien Moses Blah. Quant à ce qui se passe à l'heure actuelle en territoire sierra-léonais, à la frontière avec la Guinée, personne ne peut le dire. Si la Guinée dénonce régulièrement les attaques dont elle est l'objet, en terre sierra-léonaise contrôlée par le RUF, c'est le noir absolu. Certaines sources affirment pourtant que lors d'opérations de ratissages, l'armée guinéenne ne se prive pas de franchir la frontière pratiquant parfois une politique de la terre brûlée. Le tout sans témoins puisque plus aucune organisation humanitaire n'opère de l'autre côté de la frontière guinéenne dans les zones sous contrôle du RUF. Dans quel état les humanitaires découvriront-ils les villages sierra-léonais soupçonnés d'être les bases arrières du RUF ? C'est aussi dans cette phase qu'intervient l'amitié de l'Ukraine. Conakry abrite la seule ambassade ukrainienne en Afrique, des ukrainiens qui ont de grandes ambitions sur le plan économique et qui voudraient bien faire de Conakry la "vitrine" de leur coopération. Des projets de coopération sont en cours dans les domaines des mines diamantifères, mais le gros dossier pour l'Ukraine, reste celui de la Société des bauxites de Kindia (SBK), dont la production est traitée en Ukraine. Un temps, la Guinée a souhaité diversifier son exportation et ne plus fournir exclusivement l'usine de traitement de Nicolaev, en Ukraine. A l'heure actuelle, l'Ukraine est en train de tenter d'avoir la mainmise totale sur cette unité de traitement, propriété partagée avec la Fédération de Russie. Kiev aurait proposé la réhabilitation de la ligne de chemin de fer Conakry-Kankan, ligne hautement stratégique sur le plan économique pour la Guinée, puisqu'elle lui permettrait d'envisager enfin, l'exploitation des fabuleuses richesses minières des Monts Nimba, situés au sud de Kankan. Aussi, ce conflit entre la Guinée et ses voisins intervient-il à point nommé pour l'Ukraine, dont on commence à connaître sur le continent africain la facilité avec laquelle ce pays fournit de l'armement. Avec un ou deux hélicoptères en réparation, des MIG hors d'usage, l'armée de l'air guinéenne a un grand besoin de moyens aériens, à la fois pour contrôler sa frontière mais aussi pour "nettoyer" le secteur frontalier en territoire sierra-léonais, voire pour riposter à des attaques aériennes sur le Liberia. Selon de bonnes sources, une bonne dizaine d'hélicoptère ukrainiens seraient déjà en phase de montage en Guinée, tandis que des pilotes seraient en formation en Ukraine. Tout ce jeu militaro-diplomatique est pour l'instant masqué par d'hypocrites tentatives de médiations sous-régionale, sous l'égide de la CEDEAO, qui n'arrive même plus à réunir à une même table les président Lansana Conté de Guinée, Charles Taylor du Liberia et Ahmad Tejan Kabbah de Sierra Leone. Une multitude d'accord et de résolutions de principes ont déjà été pris dans le passé par ces trois pays, soit dans le cadre de la CEDEAO, soit dans le cadre de l'Union du fleuve Mano, conjoint aux trois pays. Aucun n'a jamais été respecté, ni même ébauché. Un de ces accords avait pourtant eu le mérite de poser clairement le problème: chaque pays s'était engagé à recenser les "rebelles" ou opposants armés qu'il accueillait sur son territoire afin que ceux-ci soient délocalisés vers des pays africains plus lointains. Au final, personne n'a rien fait, chacun jurant la main sur le c¦ur qu'il n'abrite aucun dissident de son voisin. Et c'est là que la responsabilité de la Guinée est à nouveau posée. A vouloir réfuter la main sur les yeux qu'il n'y a aucun combattant ou ex-combattant de l'ULIMO en Guinée, Conakry joue la politique de l'autruche. N'importe quelle commission d'enquête internationale lui ferait sortir le nez de la glaise. A Macenta, ville située au sud-ouest de la Guinée, il est clair que les quartiers visés et attaqués étaient ceux censés abriter les sympathisants d'Alaji Kromah, le président du Mouvement uni de libération pour la démocratie au Liberia (ULIMO K.), organisation fondée au début de 1991 simultanément en Sierra Leone et en Guinée. Si Alaji Kromah est aujourd'hui aux Etats Unis, ces hommes sont restés en Guinée et rien n'indique que Conakry ne s'en est pas servi pour titiller son ennemi juré, Charles Taylor. Depuis la première attaque en territoire
guinéen, menée le 1er septembre par de
présumés rebelles, il ne se passe plus une
semaine sans que de nouvelles incursions ne soient
dénoncées par les autorités de
Conakry. Copyright © Afrique Express N° 215 Retour au sommaire GUINEE
|