Commentaire : Le candidat de son parti, Bâ Mamadou,
est relégué selon les résultats officiels en
deuxième position, résultats qui n'ont pratiquement
aucun sens, sauf pour l'ambassadeur de France à Conakry.
Siradiou Diallo, encore jeune, mise apparemment sur la prochaine
élection qui aura lieu dans cinq ans, Bâ Mamadou sera
alors atteint pas la limite d'âge et ne pourra plus être
candidat.
Afrique Express Quelle est la position "officielle" de la CODEM
(2) après la publication des résultats de
l'élection présidentielle qui a vu la victoire du
président Conté, selon le ministère de
l'Intérieur ?
Siradiou Diallo : Depuis la
publication des résultats, la CODEM ne s'est pas encore
réunie. Par conséquent, je ne peux pas à l'heure
qu'il est, prétendre incarner ou défendre la position
de la CODEM sur une question si précise. Il faudrait attendre
qu'on se réunisse et qu'on prenne position.
Maintenant, si vous voulez connaître mon point de vue personnel
en tant que responsable d'un parti membre de la CODEM, je peux vous
répondre. Mais au niveau de la CODEM, je ne peux pas, je ne
suis pas habilité, je ne suis pas d'ailleurs le porte-parole
de la CODEM. Nous avons un porte-parole connu. Lui, peut-être,
peut parler au nom de la CODEM, mais moi, s'il n'y a pas eu de
réunion, une décision en bonne et due forme, je ne peux
pas répondre au nom de la CODEM.
AFEX : Alors quelle est la position de l'UPR ?
S.D. : Au niveau de notre parti,
l'UPR, je peux dire que nous avons été quelque peu
surpris de la publication car à notre connaissance, tous les
résultats n'étaient pas encore réunis. Bien
entendu, on avait entendu parler ici ou là, à travers
des rumeurs, des médias, de certains médias
étrangers (NDLR : Radio France Internationale, en
l'occurrence) que le président allait être élu
dès le premier tour au même pourcentage qui correspond
grosso modo à ce qui avait été annoncé
dans les rumeurs. Nous avons été surpris d'apprendre
que le président Conté a gagné dès le
premier tour sans que la totalisation des résultats ait
été effectuée. C'est une première
surprise. Deuxièmement, nous pensons que dans le cadre
guinéen, et compte tenu de la géopolitique que nous
connaissons, il nous paraît très difficile qu'un
candidat, fut-il le chef de l'Etat sortant, puisse être
élu dès le premier tour.
C'est quelque chose qui nous paraît extrêmement difficile
sinon impossible sur la scène politique guinéenne. Mais
nous sommes comme tous les Guinéens. Nous avons
enregistré cela avec beaucoup de surprise, et avec, disonsþ,
je ne dirais pas de colère, mais en tout cas ce n'est pas avec
la joie que nous avons appris cela.
AFEX : Est-ce que vous envisagez de faire un recours ?
Envisagez-vous à terme de remettre en cause la
légitimité du président ?
S.D. : Nous n'excluons pas de
faire un recours bien que certains d'entre nous estiment que c'est
inutile parce qu'on sait que ici, une fois que la décision a
été prise par l'administration, il y a peu de chances
qu'un parti ou un organe quelconque puisse obtenir gain de cause en
portant plainte. (þ)
AFEX : Le président Conté est une "président
légitime", pour vous à l'heure actuelle ?
S.D. : Encore une fois, au niveau
de mon parti, même à ce niveau on ne s'est pas
réuni pour en discuter, pour en débattre, donc je ne
peux pas me permettre de dire cela à l'heure actuelle. Vous
savez que nous sommes un parti qui réfléchit beaucoup
avant de prendre une position publique. Ce qui est sûr c'est
que nos cadre, nos responsables sont tous frappés par une
telle décision (NDLR : la victoire de Conté) prise
à la hâte, mais nous n'avons pas pris de
décision. Encore une fois, ça s'est passé hier,
c'est un peu trop tôt. Nous allons nous retrouver au niveau de
la direction pour prendre une décision concernant cette
question précise. Donc je me permettrais de ne pas donner une
position immédiatement. Au niveau de notre parti, le leader
que je suis ne prend pas une décision solitaire.
AFEX : On a évoqué la possibilité d'un
gouvernement d'union nationale. Est-ce que vu les conditions de cette
élection vous envisageriez d'y participer ou c'est une rejet
catégorique ou encore une fois vous allez
réfléchir à cette question ? (on peut sourire un
peu, non ?)
S.D. : Nous ne rejetons rien du
tout. Ce qui est sûr c'est que depuis 1984 jusqu'à
aujourd'hui, nous n'avons pas vu le président Conté
tendre la main à des gens qui ne sont pas de son bord. Depuis
que le multipartisme a été instauré en
Guinée en 19992 jusqu'à aujourd'hui, je ne pense pas
que le président Conté ait fait appel dans son
gouvernement à des éléments venant d'un parti
d'opposition connu et reconnu comme tel. Il a pris des gens ici ou
là, appartenant à des associations ou des partis qui
étaient plus ou moins de la mouvance présidentielle,
mais jamais il n'a fait appel à des éléments,
à des cadres venant des partis d'opposition. Donc la question
ne s'est pas posée en tout cas de façon claire et nette
à notre niveau. Mais nous n'avons jamais dit non.
Nous n'avons jamais dit qu'on était contre le dialogue et tous
les partis d'opposition ont toujours été favorables au
dialogue. Le président Conté, c'est lui qui a
refusé ce débat, ce n'est pas nous. Il ne faudrait pas
nous faire des reproches qui ne sont pas fondés. Aucun des
partis d'opposition, que ce soit le RPG, que ce soit l'ancienne UNR
ou l'ancien PRP, aucun de nous n'a dit d'avance qu'il est contre tout
dialogue avec le président Conté. Jamais cela ne s'est
dit.
AFEX : Que pensez-vous de l'attitude de la communauté
internationale au cours de cette élection et
particulièrement de la France?
S.D. : Moi je ne suis pas surpris
de l'attitude de la France et de la Communauté internationale.
Nous avons beaucoup de cadres chez nous qui ne connaissent
peut-être pas bien la politique étrangère de la
France et de l'Union européenne et des autres pays de la
communauté internationale. Parfois ils sont surpris, ils sont
même indignés. Mais moi je connais suffisamment cette
positionþ moi je sais que la France, généralement,
coopère avec tous les gouvernements qui sont au pouvoir. La
France part du principe que celui qui est au pouvoir a besoin d'aide
et donc elle ne se fait pas de bile à coopérer avec
n'importe quel chef d'Etat africain au pouvoir quel que soit par
ailleurs ce qu'elle pense intérieurement de tel chef d'Etat.
Mais dès que quelqu'un est au pouvoir, elle travaille avec
lui. On a vu la France collaborer avec des gens qui pourtant
étaient considérés comme des dictateurs,
considérés comme des gens pas bien moralement ou au
niveau de la gestion des deniers publics. Je ne citerai aucun nom,
mais vous le savez comme moi. Que la France travaille ici ou
soutienne M. Lansana Conté une fois qu'on annonce qu'il est
élu, moi ça ne me surprend pas. Mais ça surprend
certains de nos cadres. Quiconque sera au pouvoir ici, je crois que
la France travaillera avec lui sans états d'âme. C'est
un constat de la politique étrangère française
en générale et de la politique étrangère
de la France vis à vis de l'Afrique, singulièrement vis
à vis de l'Afrique francophone. Quiconque sera au pouvoir ici,
quels que soient ses idées, ou sa manière ou son
comportement ou ses méthodes ou ses pratiques, la France
collaborera avec lui jusqu'à ce qu'il parte.
AFEX : Est-ce que dans le cadre de futures élections vous
envisageriez de demander davantage d'aide et d'interventions
extérieures, ne serait-ce que pour le contrôle, ce qui
n'a pas été le cas du tout à l'occasion de cette
élection ?
S.D. : Nous avons constaté
que en 1993, il y avait 200 observateurs; Cette fois, il y en avait
37 en tout et pour tout. Nous pensons que s'ils veulent vraiment
faire leur travail correctement, les observateurs doivent observer en
amont en aval.
AFEX : Jusqu'au résultat ?
S.D. : Pas simplement venir voir
ce qui se passe dans un bureau de vote, ça, ça
n'apprend pas grand chose. On peut bien voter dans un bureau de vote
dans le calme et dans la sérénité et puis
après manipuler les chiffres. Les chiffres sont
manipulés avant ou après le vote. Prenez l'exemple des
listes électorales. Si l'on veut savoir les choses
réellement, il faut d'abord savoir comment cette liste a
été établie, et s'il y a un consensus entre le
pouvoir et l'opposition quant à l'établissement de
cette liste électorale. Ce qui n'a pas été le
cas ici.
Une fois le vote terminé, il faut savoir comment se passe la
centralisation des résultats, qui participe à cette
centralisation et est-ce qu'on respecte les chiffres sortis du bureau
de vote ou pas ? Est-ce qu'on respecte les chiffres issus des
procès verbaux ? Pour la prochaine fois, nous voulons d'abord
obtenir de l'aide pour la formation des gens. Il faut que l'on forme
nos jeunes aux pratiques de la démocratie. Il faut qu'on les
forme même pour le contrôle des bureaux de vote et le
processus électoral. L'expérience nous a montré
que beaucoup de bons résultats que nous avons obtenu ici ou
là dans le pays, c'est souvent le produit de l'action de
jeunes qui ont été formés. (þ) C'est un bon
atout pour le développement du processus démocratique
en Guinée.
(þ) Nous avons également constaté que l'aide fournie
par certains pays et par certaines organisations a été
monopolisée par le pouvoir. On nous a appris par exemple que
l'Union européenne ou d'autres ont donné des
véhicules, le PNUD a donné des véhicules, mais
c'est l'administration qui en a profité. Et l'administration
c'est le parti au pouvoir. A notre connaissance, aucun parti
d'opposition n'a bénéficié de soutien logistique
accordé par le PNUD ou par l'Union européenne en
matériel. (þ) Si on veut aider la démocratie, il faut
aussi aider les partis d'opposition de façon concrète,
quitte à exercer un contrôle de façon à
éviter des détournements de fonds, mais l'aide
logistique est une aide indispensable si on veut consolider la
démocratie dans nos pays.
AFEX : Vous venez de souligner de grandes défaillances du
processus électoral mais s'il y avait des élections
législatives anticipées, vous y participeriez ?
S.D. : Encore une fois, sur des
questions aussiþc'est de la spéculation. Nous savons tous
qu'il y a des chances que les élections législatives
soient anticipées. Nous ne sommes pas dupes. Mais il nous
appartient en tant que parti légal, en tant que parti
responsable de nous organiser pour faire face. Nous n'entendons pas
boycotter les élections dans notre pays.
AFEX : Ca veut dire que vous ne considérez pas aujourd'hui
que des élections ne sont pas possibles ne Guinée,
comme certains le disent dans d'autres pays.
S.D. : Non, quelles que soient
les conditions dans lesquelles les élections vont s'effectuer,
il y a des chances que nous y participions, parce que la politique de
la chaise vide n'est pas une bonne politique. Nous en avons fait
l'expérience, surtout nous le PRP. Nous savons ce qu'il en
est. Nous ferons avec. Sans illusions. Mais il y a des chances que
l'on ne se dérobe pas face aux échéances
électorales à venir. (þ)
AFEX : A titre personnel, êtes-vous favorable à la
survie de la CODEM ?
S.D. : Nous avons fait la preuve
je crois que c'est un instrument qui a été utile
à la démocratie et au développement du processus
démocratique. Nous n'avons pas un autre organe de rechange
à l'heure qu'il est. Le fait qu'on soit ensemble, qu'on
s'épaule, qu'on échange nos informations, et qu'on
partage nos malheurs ensemble et qu'on fasse des propositions
ensemble, nous avons senti que c'est quelque chose de très
positif pour le processus démocratique en Guinée, et le
peuple y croit. Sur l'ensemble du territoire national, le peuple
guinéen sait ce que c'est que la CODEM, il fonde de grands
espoirs sur la CODEM. Par conséquent aujourd'hui, au sortir de
ces élections malheureusement truquées, avec une forte
dose de fraude et malgré toutes les faiblesses et les
incohérences et parfois les différences
d'appréciation des partis membres de la CODEM, (þ),
fondamentalement, nous pensons que la CODEM a été une
bonne chose et que nous devons la préserver. A l'heure qu'il
est c'est ce que je peux vous dire. La suite n'appartient qu'à
Dieu.
AFEX : Il y a eu des résultats publiés par le
ministère de l'Intérieur. Avez -vous vos propres
résultats ou vos estimations de ce qui est sorti des urne
?
S.D. : Tous nos
représentants à l'intérieur du pays ne sont pas
encore revenus, donc nous n'avons pas de chiffres globaux de notre
côté. Ceux qui reviennent, reviennent avec des
informations relatives à la localité ou à la
préfecture où ils étaient, et nous savons que
presque partout, il y a eu une fraude massive, mais
singulièrement en Guinée Maritime. Comme vous le savez,
on l'a dit, on l'a répété, les
représentants de notre candidats et les
délégués des autres candidats, et les assesseurs
parfois ont été empêchés de participer
même au bureau de vote, à plus forte raison à la
centralisation. Nous déplorons cela. Nous n'avons pas de
chiffres précis mais nous avons des éléments,
même des procès verbaux. Nous en disposons ici. Mais
vous avez vu que le porte-parole du président-candidat sachant
que nous disposions des procès verbaux a dit que nous les
manipulons. Nous ne les manipulons pas, nous les avons et ils sont
signés de la main de leurs représentants dans les
bureaux de vote. D'ailleurs nous ne pouvions pas manipuler les
procès verbaux car c'est l'administration qui en dispose. Mais
nous avons des copies de ces procès verbaux, parfois nous
avons des originaux, signés de la main des
représentants du gouvernement dans les bureaux de vote. S'il y
avait des confrontations, nous avons les éléments
nécessaires. Mais est-ce que nous allons utiliser ça
devant la Cour suprême, la décision n'est pas encore
prise. A toute fins utiles, nous avons les documents qu'il faut.
AFEX : Quel message allez-vous diffuser à vos militants,
maintenant ?
S.D. : Nous allons dire à
nos militants de ne pas se décourager, que le combat que nous
menons est un combat de longue haleine. Un parti politique ne peut
pas avoir été créé pour hisser un seul
homme au pouvoir. Nous avons créé des partis politiques
et nous avons engagé un processus qui peut être lent,
difficile, mais nous sommes convaincus qu'à long terme nous
aurons raison, d'autant plus que encore une fois, nous ne sommes pas
comme certaines oppositions que je connais en Afrique. En
Guinée, les principaux partis d'opposition sont des partis
bien implantés dans le pays. Nous disposons d'une base
électorale importante, comptant sur des cadres et des
militants, engagés et dévoués. Par
conséquent lorsque l'on dispose de tels instruments de
travail, on peut fonder de grands espoirs quant à l'avenir.
Mais la démocratie ce n'est pas un décret, une
constitution, ce n'est pas une loi, c'est une culture, c'est une
mentalité, et pour que nos mentalités évoluent,
que les gens acceptent la démocratie avec tous les risques,
avec les possibilités de gagner ou de perdre, en acceptant les
résultats, il faut du temps. Il faut que les hommes et les
femmes petit à petit finissent par se familiariser avec ce
système et à l'accepter. Mais ça, ce n'est pas
du jour au lendemain, parce que ce n'est pas une affaire de
décret, ce n'est pas l'affaire d'une loi. Il faut du temps
mais nous avons le temps avec nous. Encore une fois, quand je prends
le cas de mon parti, on n'a pas créé un parti pour que
monsieur Siradiou Diallo soit président. Je suis candidat, si
je gagne c'est tant mieux, si je ne gagne pas, le parti continue
parce que le parti ce n'est pas moi. Je suis convaincu que tous ces
cadres que vous voyez autour de moi, les jeunes que nous avons avec
nous, que tous ces gens-là, quel que soit l'avenir ne se
décourageront pas et finiront pas avoir gain de cause parce
que nous avons beaucoup de raisons, d'espérer, nous avons
beaucoup d'atouts que n'ont pas les opposants d'autres pays. Par
conséquent, nous ne sommes pas du tout
découragés, je suis convaincu qu'au niveau des partis
d'opposition en Guinée, il n'y a pas de découragements
malgré tous les aléas, malgré tous nos
déboires, et malgré les difficultés et les
obstacles sur notre parcours.
(1) Siradiou Diallo, ancien président du Parti du
Renouveau et du Progrès (PRP), est aujourd'hui à la
tête de l'UPR, parti créé fin 1998 et qui
résulte de la fusion de l'Union pour la Nouvelle
République (UNR, de Mamadou Bâ) et du PRP. Parti
à dominante peulhe.
(2) La CODEM (Coordination de l'opposition
démocratique), regroupe les trois principaux partis
d'opposition, le RPG d'Alpha Condé, l'UPR de Bâ Mamadou
et Siradiou Diallo (PRP) et l'Union pour la Prospérité
de la Guinée (UPG) de Jean-Marie Doré.