Interview de Siradiou Diallo, (1)
réalisée le 18/12/98, au lendemain de l'annonce de la victoire du président Conté
à l'élection présidentielle du 14 décembre 1998.

Commentaire : Le candidat de son parti, Bâ Mamadou, est relégué selon les résultats officiels en deuxième position, résultats qui n'ont pratiquement aucun sens, sauf pour l'ambassadeur de France à Conakry.
Siradiou Diallo, encore jeune, mise apparemment sur la prochaine élection qui aura lieu dans cinq ans, Bâ Mamadou sera alors atteint pas la limite d'âge et ne pourra plus être candidat.

Afrique Express Quelle est la position "officielle" de la CODEM (2) après la publication des résultats de l'élection présidentielle qui a vu la victoire du président Conté, selon le ministère de l'Intérieur ?
Siradiou Diallo : Depuis la publication des résultats, la CODEM ne s'est pas encore réunie. Par conséquent, je ne peux pas à l'heure qu'il est, prétendre incarner ou défendre la position de la CODEM sur une question si précise. Il faudrait attendre qu'on se réunisse et qu'on prenne position.
Maintenant, si vous voulez connaître mon point de vue personnel en tant que responsable d'un parti membre de la CODEM, je peux vous répondre. Mais au niveau de la CODEM, je ne peux pas, je ne suis pas habilité, je ne suis pas d'ailleurs le porte-parole de la CODEM. Nous avons un porte-parole connu. Lui, peut-être, peut parler au nom de la CODEM, mais moi, s'il n'y a pas eu de réunion, une décision en bonne et due forme, je ne peux pas répondre au nom de la CODEM.
AFEX : Alors quelle est la position de l'UPR ?
S.D. : Au niveau de notre parti, l'UPR, je peux dire que nous avons été quelque peu surpris de la publication car à notre connaissance, tous les résultats n'étaient pas encore réunis. Bien entendu, on avait entendu parler ici ou là, à travers des rumeurs, des médias, de certains médias étrangers (NDLR : Radio France Internationale, en l'occurrence) que le président allait être élu dès le premier tour au même pourcentage qui correspond grosso modo à ce qui avait été annoncé dans les rumeurs. Nous avons été surpris d'apprendre que le président Conté a gagné dès le premier tour sans que la totalisation des résultats ait été effectuée. C'est une première surprise. Deuxièmement, nous pensons que dans le cadre guinéen, et compte tenu de la géopolitique que nous connaissons, il nous paraît très difficile qu'un candidat, fut-il le chef de l'Etat sortant, puisse être élu dès le premier tour.
C'est quelque chose qui nous paraît extrêmement difficile sinon impossible sur la scène politique guinéenne. Mais nous sommes comme tous les Guinéens. Nous avons enregistré cela avec beaucoup de surprise, et avec, disonsþ, je ne dirais pas de colère, mais en tout cas ce n'est pas avec la joie que nous avons appris cela.
AFEX : Est-ce que vous envisagez de faire un recours ? Envisagez-vous à terme de remettre en cause la légitimité du président ?
S.D. : Nous n'excluons pas de faire un recours bien que certains d'entre nous estiment que c'est inutile parce qu'on sait que ici, une fois que la décision a été prise par l'administration, il y a peu de chances qu'un parti ou un organe quelconque puisse obtenir gain de cause en portant plainte. (þ)
AFEX : Le président Conté est une "président légitime", pour vous à l'heure actuelle ?
S.D. : Encore une fois, au niveau de mon parti, même à ce niveau on ne s'est pas réuni pour en discuter, pour en débattre, donc je ne peux pas me permettre de dire cela à l'heure actuelle. Vous savez que nous sommes un parti qui réfléchit beaucoup avant de prendre une position publique. Ce qui est sûr c'est que nos cadre, nos responsables sont tous frappés par une telle décision (NDLR : la victoire de Conté) prise à la hâte, mais nous n'avons pas pris de décision. Encore une fois, ça s'est passé hier, c'est un peu trop tôt. Nous allons nous retrouver au niveau de la direction pour prendre une décision concernant cette question précise. Donc je me permettrais de ne pas donner une position immédiatement. Au niveau de notre parti, le leader que je suis ne prend pas une décision solitaire.
AFEX : On a évoqué la possibilité d'un gouvernement d'union nationale. Est-ce que vu les conditions de cette élection vous envisageriez d'y participer ou c'est une rejet catégorique ou encore une fois vous allez réfléchir à cette question ? (on peut sourire un peu, non ?)
S.D. : Nous ne rejetons rien du tout. Ce qui est sûr c'est que depuis 1984 jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons pas vu le président Conté tendre la main à des gens qui ne sont pas de son bord. Depuis que le multipartisme a été instauré en Guinée en 19992 jusqu'à aujourd'hui, je ne pense pas que le président Conté ait fait appel dans son gouvernement à des éléments venant d'un parti d'opposition connu et reconnu comme tel. Il a pris des gens ici ou là, appartenant à des associations ou des partis qui étaient plus ou moins de la mouvance présidentielle, mais jamais il n'a fait appel à des éléments, à des cadres venant des partis d'opposition. Donc la question ne s'est pas posée en tout cas de façon claire et nette à notre niveau. Mais nous n'avons jamais dit non.
Nous n'avons jamais dit qu'on était contre le dialogue et tous les partis d'opposition ont toujours été favorables au dialogue. Le président Conté, c'est lui qui a refusé ce débat, ce n'est pas nous. Il ne faudrait pas nous faire des reproches qui ne sont pas fondés. Aucun des partis d'opposition, que ce soit le RPG, que ce soit l'ancienne UNR ou l'ancien PRP, aucun de nous n'a dit d'avance qu'il est contre tout dialogue avec le président Conté. Jamais cela ne s'est dit.
AFEX : Que pensez-vous de l'attitude de la communauté internationale au cours de cette élection et particulièrement de la France?
S.D. : Moi je ne suis pas surpris de l'attitude de la France et de la Communauté internationale. Nous avons beaucoup de cadres chez nous qui ne connaissent peut-être pas bien la politique étrangère de la France et de l'Union européenne et des autres pays de la communauté internationale. Parfois ils sont surpris, ils sont même indignés. Mais moi je connais suffisamment cette positionþ moi je sais que la France, généralement, coopère avec tous les gouvernements qui sont au pouvoir. La France part du principe que celui qui est au pouvoir a besoin d'aide et donc elle ne se fait pas de bile à coopérer avec n'importe quel chef d'Etat africain au pouvoir quel que soit par ailleurs ce qu'elle pense intérieurement de tel chef d'Etat. Mais dès que quelqu'un est au pouvoir, elle travaille avec lui. On a vu la France collaborer avec des gens qui pourtant étaient considérés comme des dictateurs, considérés comme des gens pas bien moralement ou au niveau de la gestion des deniers publics. Je ne citerai aucun nom, mais vous le savez comme moi. Que la France travaille ici ou soutienne M. Lansana Conté une fois qu'on annonce qu'il est élu, moi ça ne me surprend pas. Mais ça surprend certains de nos cadres. Quiconque sera au pouvoir ici, je crois que la France travaillera avec lui sans états d'âme. C'est un constat de la politique étrangère française en générale et de la politique étrangère de la France vis à vis de l'Afrique, singulièrement vis à vis de l'Afrique francophone. Quiconque sera au pouvoir ici, quels que soient ses idées, ou sa manière ou son comportement ou ses méthodes ou ses pratiques, la France collaborera avec lui jusqu'à ce qu'il parte.
AFEX : Est-ce que dans le cadre de futures élections vous envisageriez de demander davantage d'aide et d'interventions extérieures, ne serait-ce que pour le contrôle, ce qui n'a pas été le cas du tout à l'occasion de cette élection ?
S.D. : Nous avons constaté que en 1993, il y avait 200 observateurs; Cette fois, il y en avait 37 en tout et pour tout. Nous pensons que s'ils veulent vraiment faire leur travail correctement, les observateurs doivent observer en amont en aval.
AFEX : Jusqu'au résultat ?
S.D. : Pas simplement venir voir ce qui se passe dans un bureau de vote, ça, ça n'apprend pas grand chose. On peut bien voter dans un bureau de vote dans le calme et dans la sérénité et puis après manipuler les chiffres. Les chiffres sont manipulés avant ou après le vote. Prenez l'exemple des listes électorales. Si l'on veut savoir les choses réellement, il faut d'abord savoir comment cette liste a été établie, et s'il y a un consensus entre le pouvoir et l'opposition quant à l'établissement de cette liste électorale. Ce qui n'a pas été le cas ici.
Une fois le vote terminé, il faut savoir comment se passe la centralisation des résultats, qui participe à cette centralisation et est-ce qu'on respecte les chiffres sortis du bureau de vote ou pas ? Est-ce qu'on respecte les chiffres issus des procès verbaux ? Pour la prochaine fois, nous voulons d'abord obtenir de l'aide pour la formation des gens. Il faut que l'on forme nos jeunes aux pratiques de la démocratie. Il faut qu'on les forme même pour le contrôle des bureaux de vote et le processus électoral. L'expérience nous a montré que beaucoup de bons résultats que nous avons obtenu ici ou là dans le pays, c'est souvent le produit de l'action de jeunes qui ont été formés. (þ) C'est un bon atout pour le développement du processus démocratique en Guinée.
(þ) Nous avons également constaté que l'aide fournie par certains pays et par certaines organisations a été monopolisée par le pouvoir. On nous a appris par exemple que l'Union européenne ou d'autres ont donné des véhicules, le PNUD a donné des véhicules, mais c'est l'administration qui en a profité. Et l'administration c'est le parti au pouvoir. A notre connaissance, aucun parti d'opposition n'a bénéficié de soutien logistique accordé par le PNUD ou par l'Union européenne en matériel. (þ) Si on veut aider la démocratie, il faut aussi aider les partis d'opposition de façon concrète, quitte à exercer un contrôle de façon à éviter des détournements de fonds, mais l'aide logistique est une aide indispensable si on veut consolider la démocratie dans nos pays.
AFEX : Vous venez de souligner de grandes défaillances du processus électoral mais s'il y avait des élections législatives anticipées, vous y participeriez ?
S.D. : Encore une fois, sur des questions aussiþc'est de la spéculation. Nous savons tous qu'il y a des chances que les élections législatives soient anticipées. Nous ne sommes pas dupes. Mais il nous appartient en tant que parti légal, en tant que parti responsable de nous organiser pour faire face. Nous n'entendons pas boycotter les élections dans notre pays.
AFEX : Ca veut dire que vous ne considérez pas aujourd'hui que des élections ne sont pas possibles ne Guinée, comme certains le disent dans d'autres pays.
S.D. : Non, quelles que soient les conditions dans lesquelles les élections vont s'effectuer, il y a des chances que nous y participions, parce que la politique de la chaise vide n'est pas une bonne politique. Nous en avons fait l'expérience, surtout nous le PRP. Nous savons ce qu'il en est. Nous ferons avec. Sans illusions. Mais il y a des chances que l'on ne se dérobe pas face aux échéances électorales à venir. (þ)
AFEX : A titre personnel, êtes-vous favorable à la survie de la CODEM ?
S.D. : Nous avons fait la preuve je crois que c'est un instrument qui a été utile à la démocratie et au développement du processus démocratique. Nous n'avons pas un autre organe de rechange à l'heure qu'il est. Le fait qu'on soit ensemble, qu'on s'épaule, qu'on échange nos informations, et qu'on partage nos malheurs ensemble et qu'on fasse des propositions ensemble, nous avons senti que c'est quelque chose de très positif pour le processus démocratique en Guinée, et le peuple y croit. Sur l'ensemble du territoire national, le peuple guinéen sait ce que c'est que la CODEM, il fonde de grands espoirs sur la CODEM. Par conséquent aujourd'hui, au sortir de ces élections malheureusement truquées, avec une forte dose de fraude et malgré toutes les faiblesses et les incohérences et parfois les différences d'appréciation des partis membres de la CODEM, (þ), fondamentalement, nous pensons que la CODEM a été une bonne chose et que nous devons la préserver. A l'heure qu'il est c'est ce que je peux vous dire. La suite n'appartient qu'à Dieu.
AFEX : Il y a eu des résultats publiés par le ministère de l'Intérieur. Avez -vous vos propres résultats ou vos estimations de ce qui est sorti des urne ?
S.D. : Tous nos représentants à l'intérieur du pays ne sont pas encore revenus, donc nous n'avons pas de chiffres globaux de notre côté. Ceux qui reviennent, reviennent avec des informations relatives à la localité ou à la préfecture où ils étaient, et nous savons que presque partout, il y a eu une fraude massive, mais singulièrement en Guinée Maritime. Comme vous le savez, on l'a dit, on l'a répété, les représentants de notre candidats et les délégués des autres candidats, et les assesseurs parfois ont été empêchés de participer même au bureau de vote, à plus forte raison à la centralisation. Nous déplorons cela. Nous n'avons pas de chiffres précis mais nous avons des éléments, même des procès verbaux. Nous en disposons ici. Mais vous avez vu que le porte-parole du président-candidat sachant que nous disposions des procès verbaux a dit que nous les manipulons. Nous ne les manipulons pas, nous les avons et ils sont signés de la main de leurs représentants dans les bureaux de vote. D'ailleurs nous ne pouvions pas manipuler les procès verbaux car c'est l'administration qui en dispose. Mais nous avons des copies de ces procès verbaux, parfois nous avons des originaux, signés de la main des représentants du gouvernement dans les bureaux de vote. S'il y avait des confrontations, nous avons les éléments nécessaires. Mais est-ce que nous allons utiliser ça devant la Cour suprême, la décision n'est pas encore prise. A toute fins utiles, nous avons les documents qu'il faut.
AFEX : Quel message allez-vous diffuser à vos militants, maintenant ?
S.D. : Nous allons dire à nos militants de ne pas se décourager, que le combat que nous menons est un combat de longue haleine. Un parti politique ne peut pas avoir été créé pour hisser un seul homme au pouvoir. Nous avons créé des partis politiques et nous avons engagé un processus qui peut être lent, difficile, mais nous sommes convaincus qu'à long terme nous aurons raison, d'autant plus que encore une fois, nous ne sommes pas comme certaines oppositions que je connais en Afrique. En Guinée, les principaux partis d'opposition sont des partis bien implantés dans le pays. Nous disposons d'une base électorale importante, comptant sur des cadres et des militants, engagés et dévoués. Par conséquent lorsque l'on dispose de tels instruments de travail, on peut fonder de grands espoirs quant à l'avenir. Mais la démocratie ce n'est pas un décret, une constitution, ce n'est pas une loi, c'est une culture, c'est une mentalité, et pour que nos mentalités évoluent, que les gens acceptent la démocratie avec tous les risques, avec les possibilités de gagner ou de perdre, en acceptant les résultats, il faut du temps. Il faut que les hommes et les femmes petit à petit finissent par se familiariser avec ce système et à l'accepter. Mais ça, ce n'est pas du jour au lendemain, parce que ce n'est pas une affaire de décret, ce n'est pas l'affaire d'une loi. Il faut du temps mais nous avons le temps avec nous. Encore une fois, quand je prends le cas de mon parti, on n'a pas créé un parti pour que monsieur Siradiou Diallo soit président. Je suis candidat, si je gagne c'est tant mieux, si je ne gagne pas, le parti continue parce que le parti ce n'est pas moi. Je suis convaincu que tous ces cadres que vous voyez autour de moi, les jeunes que nous avons avec nous, que tous ces gens-là, quel que soit l'avenir ne se décourageront pas et finiront pas avoir gain de cause parce que nous avons beaucoup de raisons, d'espérer, nous avons beaucoup d'atouts que n'ont pas les opposants d'autres pays. Par conséquent, nous ne sommes pas du tout découragés, je suis convaincu qu'au niveau des partis d'opposition en Guinée, il n'y a pas de découragements malgré tous les aléas, malgré tous nos déboires, et malgré les difficultés et les obstacles sur notre parcours.

 

(1) Siradiou Diallo, ancien président du Parti du Renouveau et du Progrès (PRP), est aujourd'hui à la tête de l'UPR, parti créé fin 1998 et qui résulte de la fusion de l'Union pour la Nouvelle République (UNR, de Mamadou Bâ) et du PRP. Parti à dominante peulhe.

(2) La CODEM (Coordination de l'opposition démocratique), regroupe les trois principaux partis d'opposition, le RPG d'Alpha Condé, l'UPR de Bâ Mamadou et Siradiou Diallo (PRP) et l'Union pour la Prospérité de la Guinée (UPG) de Jean-Marie Doré.

Retour au sommaire Guinée