N° 272
du 17/06/2003

Libéria


Dahkpannah Charles Ghankay Taylor,
chef d’Etat inculpé pour crimes de guerre en Sierra Leone

Le président libérien Charles Taylor, inculpé le 4 juin par le tribunal spécial pour la Sierra Leone, chargé de juger les criminels de guerre impliqués dans dix années de guerre civile sanglante, est considéré comme le «parrain» des rebelles sierra-léonais du RUF.
Ancien chef de guerre dans son pays, le Liberia voisin de la Sierra Leone, il a déclenché la nuit de Noël 1989 une des plus atroces guerres civiles que le continent africain ait connues, avec barrages de crânes et d’entrailles sur les routes, des femmes enceintes éventrées et des miliciens ivres qui pariaient sur le sexe des enfants qu’elles auraient pu avoir.
Les Libériens sont sortis de cet enfer qui a fait près de 200.000 morts en élisant le plus puissant de leurs chefs de guerre, Dahkpannah Charles Ghankay Taylor, à la présidence de la République, en juillet 1997.
Ses combattants du Front national patriotique (NPLF) ont sans doute perpétré les plus cruelles tueries, mais Taylor a fini par paraître seul en mesure de mettre fin à l’horreur. Et question cruauté, ce fut un privilège fort partagé au Libéria.
Lorsque Charles Taylor a pris les armes en 1989, il n’avait qu’un but: renverser le président Samuel Doe, un sergent qui avait pris le pouvoir en avril 1980, à la faveur d’un coup d’Etat. En prenant le pouvoir, le sergent Samuel Doe, mettait fin à la longue domination du pays par les descendants d’esclaves affranchis, qui ont fondé le Liberia en 1822 et faisait entrer sur la scène politique libérienne, les membres de l’ethnie Krahn.
Samuel Doe a progressivement éliminé toute opposition, installant un régime fonctionnant par la terreur, la corruption et alimentant les haines ethniques. Il a été torturé à mort en septembre 1990 par une faction dissidente du NPFL de Charles Taylor et dirigée par Prince Johnson.
Après la mort de Doe, la guerre entre factions s’est poursuivie pendant 7 ans jusqu’à l’élection de Taylor à la présidence de la République.

Né en 1948 dans une banlieue aisée de Monrovia d’un père Noir américain et d’une mère libérienne, Charles Taylor a été diplômé d’économie du Bentley College (Massachusetts) avant d’entrer en 1979 dans la fonction publique libérienne.
Accusé par Samuel Doe en 1983 du détournement de 900.000 dollars, il se réfugie aux Etats-Unis où il est emprisonné avant de s’évader et de fuir en Côte d’Ivoire. Il se lie alors à la Libye et au président burkinabè Blaise Compaoré, autre soutien présumé du RUF et de Foday Sankoh.
En 1991, il aurait poussé le caporal sierra-léonais Foday Sankoh, qu’il avait enrôlé dans son NPLF, à créer sa propre rébellion, le RUF (Front révolutionnaire uni) pour déstabiliser la Sierra Leone.
Le 3 avril , Joseph Momoh, le président sierra-léonais de l’époque (élu la première fois en 1985 avec (respirez) … 100 % des suffrages !), accuse des soldats du Burkina Faso de participer aux combats aux côtés des troupes de Charles Taylor.
Foday Sankoh, un ancien caporal de l’armée sierra-léonaise, affirme alors mener ces combats à la tête du RUF, mouvement jusque là inconnu.
Dès le 12 avril de cette année 1991, le Nigeria et la Guinée envoient des troupes pour aider l’armée régulière sierra-léonaise à combattre les rebelles.
A cette époque - il faut le souligner - le Nigeria est dirigé par le général Ibrahim Babangida, qui a pris le pouvoir en 1985 et dont le régime n’est pas un modèle de démocratie.
Quant à la Guinée, elle est présidée, depuis la mort d’Ahmed Sékou Touré en 1984, par le général Lansana Conté, lui aussi auteur d’un coup d’Etat militaire.
Passons donc sur les « démocrates « qui se sont portés au secours de la Sierra Leone.

Depuis 1999, M. Taylor doit affronter la rébellion des Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (LURD), aujourd’hui présidé par Sekou Damate Conneh Jr. Le LURD n’a pas vraiment d’autre programme pour l’avenir du Liberia que celui de faire tomber le maître de Monrovia.
Ce mouvement semble être une pure création soutenue et armée par les Etats-Unis.
Le vice-président du LURD est actuellement Chayee Doe, petit frère de l’ancien président Samuel Doe. 75% des membres du LURD sont des anciens membres de la branche Krahn du Mouvement uni de libération (ULIMO-K), à qui la Guinée a permis d’avoir ses bases arrières sur son territoire pendant des années.

Une autre rébellion, le Mouvement pour la démocratie au Liberia (Model) est apparue en mars dans l’est du Liberia. Ces deux mouvements contrôlent aujourd’hui entre 40 et 60% du pays.
Après des années de guerre civile, Charles Taylor est aujourd’hui presque assiégé dans sa capitale Monrovia, ne contrôlant plus qu’une portion congrue du territoire au centre du Liberia.
Cette situation de faiblesse l’a poussé à céder à la pression de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO) en acceptant le principe de négociations avec les rebelles, au Ghana.
Le procureur du tribunal spécial de Freetown, l’Américain David Crane a annoncé le 4 juin l’inculpation de M. Taylor pour «crimes de guerre, crimes contre l’Humanité et sérieuses violations du droit humanitaire international en Sierra Leone jusqu’au 13 novembre 1996». Une inculpation qui tombe à point nommée pour faire céder le pouvoir au chef de l’Etat libérien.
Le «hasard» du calendrier étant tellement étrange que David Crane a crû bon de devoir se justifier en annonçant l’inculpation de Charles Taylor : «Sur la base du droit, j’ai décidé de rendre publique cette mise en accusation sans avoir consulté aucun Etat. J’agis en procureur indépendant», a-t-il déclaré. Si David Crane «agit» en «procureur indépendant», on respire.

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