N°249
du 06/05/2002

Mali


1er tour de l'élection présidentielle
Vous avez dit "modèle" démocratique?

Le premier tour de l'élection présidentielle au Mali, qui a eu lieu le 28 avril, a révélé une fois de plus l'incapacité du régime, et celle du président sortant Alpha Oumar Konare, à organiser le moindre scrutin qui réponde à un minimum de sérieux et donc de crédibilité. La pagaille, quoi qu'en disent les autorités en charge des élections, a commencé avant le vote, pendant, et après.
 
Avant, d'abord. Le recensement des électeurs pour établir les listes électorales ne s'est pas fait sur la base du volontariat, mais d'office, par des équipes souvent incompétentes. Résultat de ce système incongru, il était bien difficile de pouvoir vérifier l'existence réelle de certains électeurs.
Résultat encore, des milliers de cartes n'ont pas été retirées par leur présumés destinataires dans les commissions de distribution des dites cartes électorales. Le problème est apparu si inquiétant que la Direction générale des élections (DGE) a dû faire de la publicité pour inciter les citoyens à retirer leurs cartes. La DGE a même cru bon de donner tous les renseignements utiles pour ce faire sur son site Internet. Procédure louable mais qui fait sourire vu le niveau de développement du Mali. Imagine-t-on un instant la vendeuse de légumes du grand marché de Bamako, rentrer chez elle le soir et se connecter tranquillement à Internet pour savoir où elle peut aller retirer sa carte d'électrice ?
In fine, quelques 5 746 202 Maliens et Maliennes se sont retrouvés inscrits sur la liste électorale nationale, mais l'administration, la veille du vote, était bien incapable de dire précisément combien de ces inscrits étaient en possession de leur carte pour aller voter le lendemain, le dimanche 28 avril.
 
Ce stock de cartes non distribuées a tout naturellement donner lieu à un trafic dont personne n'a pu mesurer l'ampleur. Des individus ont en effet retiré des lots importants de cartes dans les Commission de distribution, parfois, en toute bonne fois, pour leur propre famille, parfois pour une fraude manifeste. Certains furent arrêtés en possession de dizaines de cartes indûment entre leurs mains. Combien ne furent pas pris? Ainsi, au matin du 28 avril, des centaines de milliers de cartes d'électeurs n'étaient toujours pas dans les mains de leurs destinataires, un réel problème même si l'administration avait assuré que les électeurs pourraient retirer leur carte le jour du vote, au bureau où ils étaient inscrits. Dans les faits, cela ne se fit pas. La plupart des bureaux de vote de la capitale se sont retrouvés chacun avec un stock d'environ 200 à 300 cartes non distribuées, sur un total d'à peu près 700 inscrits par bureau, et une fois le scrutin clos, la plupart de ces cartes n'avaient pas été retirées.
Autre anomalie criarde qui ne manque pas d'étonner. Les Maliens étaient-ils si occupés ce dimanche 28 avril, que des milliers d'entre eux ont voté par procuration? Le comportement de l'électeur malien est un véritable concentré de paradoxe: d'un côté, l'on ne vient pas chercher sa carte d'électeur, mais par ailleurs, des milliers de citoyens ont un tel sens du civisme, que, se sachant sans doute pris par d'autres tâches incontournables le jour du vote, ils firent d'eux-mêmes des démarches fort compliquées pour pouvoir voter par procuration. Bravo !
 
Quand au déroulement du scrutin lui-même, s'il ne donna pas lieu à des incidents majeurs, la pagaille d'avant le scrutin, ne fit qu'empirer. Même si d'aventure, un citoyen voulait récupérer sa carte au bureau de vote où il était inscrit, cette démarche fut souvent bien difficile, voire impossible. Les cartes non distribuées le restèrent. Ailleurs, des électeurs, bien qu'en possession de leur carte électorale, ne purent voter faute de détenir une carte d'identité encore valide. D'autres, bien en règle avec la procédure, ne retrouvaient tout simplement pas leur nom sur les listes électorales affichées devant chaque bureau de vote. Facile de penser qu'ils n'avaient qu'à faire le tour des autres bureaux pour trouver leur nom, mais quand on sait - désolé de le rappeler - qu'une grande majorité des Maliens restent illettrés, il leur fallait alors l'assistance d'un proche, courageux s'il en est, capable d'accepter de parcourir toute la ville, de bureau en bureau, pour trouver un nom après en avoir lu des milliers d'autres sur des dizaines de listes collées au mur, le tout sous une chaleur accablante.
Quant aux partis politiques, ils ont dû adopter un profil bas le jour du vote, la plupart d'entre eux ayant été incapables d'avoir des représentants dans l'ensemble des 12.004 bureaux installés dans tout le pays.
Une multitude de petits problèmes comme disent les observateurs, dont personne, en toute bonne fois, n'a osé dire s'ils ont été de nature à remettre en cause la validité du scrutin.
 
Et arriva le morceau de bravoure, le dernier volet de cette cacophonie, le décompte des suffrages.
La Commission nationale de centralisation des votes, chapeautée par le ministre de l'Administration territoriale, Ousmane Sy, a été pendant plus d'une semaine le théâtre d'une incroyable pagaille, un lieu étrange où l'on centralisait des résultats transmis le plus souvent par des agents de l'administration, par téléphone ou par fax, mais qui ne venaient pas des procès verbaux établis dans les bureaux de vote après le décompte des suffrages.
Lieu étrange s'il en est car, bien qu'au coeur de la capitale, le ministère et cette Commission ne reçurent les résultats de Bamako qu'en dernier alors que les résultats des villages reclus dans l'extrême-nord leur étaient déjà parvenus. L'enjeu était de taille puisque l'un des trois principaux candidats, l'ancien Premier ministre Ibrahim Boubacar Keita ("IBK") revendiquait lui de très bons scores dans la capitale. La polémique enfla tant et si bien au fil des jours, que la Commission électorale nationale indépendante (CENI) a cru bon de taper du point sur la table, le jeudi 2 mai pour mettre en garde l'administration et son ministre de tutelle sur les irrégularités de procédures qu'ils étaient en train de commettre. La CENI indiquait dans un communiqué au vitriol que, après avoir effectué "une mission de supervision et de suivi des opérations de centralisation des résultats provisoires auprès du ministre de l'Administration territoriale et des collectivités locales", elle avait relevé que "la totalisation des résultats par la commission nationale de centralisation s'effectue en l'absence des procès verbaux récapitulatifs des commissions de centralisation devant provenir du district, des cercles, ambassades et consulats en violation de l'article 141 de la loi électorale".
La CENI notait aussi "le traitement inéquitable réservé par le ministère de l'administration territoriale et des collectivités locales aux résultats partiels provisoires du district de Bamako par rapport aux résultats partiels provisoires déjà diffusés".
Fort de constat "indépendant", Ibrahim Boubacar Keïta pouvait qualifier de "fraude grossière et grotesque" les résultats officiels partiels le plaçant en 3è position derrière l'ancien chef d'Etat Amadou Toumani Toure et le candidat du parti au pouvoir Soumaïla Cissé.
Peu importe ce qui sortira finalement de ce décompte, car tout semble avoir été programmé pour que se retrouve au second tour, la général Amadou Toumani Toure et Soumaïla Cissé. Le premier sans doute ravi de ne pas avoir à affronter au second tour IBK, et le second, tout autant ravi de ne pas être définitivement mort politiquement, malgré un enterrement programmé de son parti l'ADEMA.
Etrange processus aussi quand on sait que l'épouse du ministre de l'Administration territoriale était la directrice de campagne de Soumaïla Cissé ou que le président sortant, Alpha Konare, en ne soutenant même pas du bout des lèvres le candidat désigné par son parti, confirmait ainsi sa préférence pour ATT.
A l'heure où nous mettions sous presse, les seul résultats partiels provisoires portant sur près de 70% des suffrages exprimés plaçaient en tête le général Amadou Toumani Toure, avec 28,32% des voix, suivi de Soumaïla Cissé (26,10%) et d'Ibrahim Boubacar Keïta ("IBK", 19,44 %).
A cet instant, les représentant du groupe Espoir 2002 (coalition politique de soutien à IBK) qui siégeaient au sein de la commission de centralisation des résultats avaient d'ores et déjà indiqué qu'ils se "désolidarisaient" des résultats de la commission.


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