N° 243
du 18/01/2002

Mauritanie


Et de deux
Le gouvernement décide la dissolution
du parti d'opposition Action pour le Changement

Le gouvernement mauritanien a décidé le 2 janvier de dissoudre le parti d'opposition Action pour le Changement (AC), l'accusant de développer un discours "raciste et antidémocratique".
Messaoud Ould Boulkheir, leader "Haratine" (descendant d'esclaves) de AC, devenu le premier parti d'opposition depuis les élections législatives et municipales d'octobre, a quant à lui jugé "injuste et injustifiée" cette décision.
Selon lui, elle prouve "l'absence de démocratie dans un régime dictatorial, qui ne tolère pas l'avis contraire" et vise aussi à écarter un parti qui "inquiète" le président Maaouya Ould Taya dans la perspective de l'élection présidentielle prévue dans deux ans.
Pour le ministre de la Communication, Cheyakh Ould Ely, la dissolution de AC "est le résultat inévitable du comportement" de ce parti, qui développe selon lui "un discours raciste et antidémocratique".
Les dirigeants de AC tiennent au Parlement des "discours violents et racistes, qui cherchent à nous ramener à la situation de 1989, où des centaines de milliers de nos compatriotes ont perdu vies et biens, matérialisant leurs objectifs de sape des fondements de l'unité nationale et des bonnes relations que nous avons avec notre voisinage immédiat", a affirmé le ministre.
Le 24 décembre, le Premier ministre, Cheikh El-Avia Ould Mohamed Khouna, avait déjà accusé un "groupe politique connu" d'être responsable de la crise de 1989 entre le Sénégal et la Mauritanie et de "planifier un nouveau crime".
Déclenchés par un incident frontalier a priori mineur, les affrontements de 1989, à caractère ethnique, avaient fait plusieurs centaines de morts.
Durant la campagne pour les législatives d'octobre, M. Ould Boulkheir avait estimé que "la communauté négro-mauritanienne avait frôlé l'extermination et se devait d'être réhabilitée".
Le leader de AC et d'autres députés de son parti ont aussi abordé le problème de l'esclavage qui, selon eux, "existe toujours", ajoutant à la colère des dirigeants du Parti républicain démocratique et social (PRDS, au pouvoir), pour qui ce problème, comme celui de la crise de 1989, appartient au passé.
M. Ould Boulkheir s'est défendu des accusations du gouvernement, estimant que son parti "ne met pas en danger l'unité nationale et ne constitue pas non plus les germes d'un éclatement social". Il a promis de continuer "la lutte contre la dictature" qui, a-t-il dit, sera "décriée à l'intérieur comme en dehors d'AC".
Action pour le Changement a quatre députés et préside le groupe parlementaire de onze élus formé par les quatre partis d'opposition représentés à l'Assemblée nationale depuis les élections d'octobre dernier.
Le ministre de la Communication a indiqué que la dissolution du parti ne touchait pas ses élus, qui demeurent dans leurs fonctions. Mais il a averti que leur avenir dépendrait de leurs comportements futurs.
En octobre 2000, le gouvernement avait dissous un autre parti d'opposition radicale, l'Union des forces démocratiques (UFD) d'Ahmed Ould Daddah, qu'il accusait d'"incitation à la violence".
 
Les réactions pour
Le président : pas de liberté sans responsabilité
Le président Maaouiya Ould Taya a déclaré que "les libertés démocratiques ne sauraient être acquises sans esprit de responsabilité des différents partenaires politiques", dans un discours prononcé le 13/01/2002 à Sélibaby dans le sud du pays. Il faisait ainsi allusion pour la première fois à la dissolution du parti AC, estimant encore que "l'irresponsabilité politique transforme la liberté en anarchie qui se nourrit de haine et de guerre fratricide".
Action pour le Changement a gagné la mairie de la Sélibaby ainsi que deux des trois sièges de députés aux élections législatives et municipales d'octobre dernier. Son maire, l'opposant Mohamed Vall Ould Mekhallé, a salué le président Ould Taya en des termes élogieux et a "reconnu en toute honnêteté" les grandes réalisations à son actif dont, a-t-il dit, la transparence qui a marqué les dernières élections.
 
Le président de l'Assemblée fustige "les visions sectaires" de députés
Le Président de l'Assemblée nationale, Rachid Ould Saleh, a quant à lui fustigé "les visions sectaires et les motivations personnelles" de certains députés, dans une allusion à Action pour le Changement .
 
Le PRDS au pouvoir : "un appui à la démocratie"
Le Parti Républicain démocratique et social (PRDS, au pouvoir) a salué la dissolution d'AC, dissolution qui, selon lui, constitue "un appui à la démocratie qui ne saurait tolérer l'atteinte aux intérêts supérieurs de la Nation".
Le PRDS, qui promet de rester vigilant face "à toutes les formes d'extrémisme", a qualifié les réactions outrées de l'opposition de "vision sectaire et égoïste de la démocratie."
 
Les réactions contre
Les FLAM critiquent le " régime raciste de Nouakchott "
Les Forces de libération africaines de Mauritanie (FLAM, opposition en exil) ont dénoncé de Dakar "le régime raciste de Nouakchott (qui) vient pour la énième fois de commettre une entorse à la démocratie en procédant à la dissolution du principal parti d'opposition".
Appelant les Mauritaniens à "s'unir pour mettre fin aux dérives de l'une des dernières dictatures racistes et esclavagistes de la planète", les FLAM, composées principalement de négro-mauritaniens vivant à l'étranger, accusent le régime du président ould Taya d'être "le seul et unique responsable des événements de 1989".
Les FLAM, "condamnent énergiquement cette mesure discriminatoire", et avertissent que cette "nouvelle escalade (...) pourrait avoir des conséquences incalculables sur l'avenir de la Mauritanie", selon leur communiqué.
 
Les partis d'opposition : une mise en cause du multipartisme
Les dirigeants des quatre partis d'opposition représentés au Parlement ont condamné cette décision et exigé le rétablissement d'Action pour le Changement. La décision du gouvernement "met en cause le multipartisme et va à l'encontre de la Constitution et des lois garantissant la liberté d'expression aux élus nationaux et l'immunité des parlementaires", ont estimé les opposants au cours d'une conférence de presse, en présence du président de AC, Messaoud Ould Boulkheir.
 
SOS-ESCLAVES : une " très grave décision "
Dans un communiqué signé de son président, Boubacar Messaoud, l'ONG SOS-ESCLAVES, qui lutte contre la persistance de l'esclavage en Mauritanie, a estimé que la dissolution d'AC était une "très grave décision". SOS Esclave estime encore que "la dissolution de ATTALIA et de l'UFD/EN de même que le refus de reconnaître les organisations de défense et droits humains vont à l'encontre de la constitution en ce qu'elles portent atteinte aux droits fondamentaux d'organisation et d'expression, garantis par la loi fondamentale."
Ces décisions constituent pour l'ONG de "graves violations des libertés publiques, contraires aux conventions internationales ratifiées par la Mauritanie, notamment la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, la Charte Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples et le Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques."
" A l'évidence les questions incriminées, à savoir la pratique de l'esclavage traditionnel, le passif humanitaire des années 1989-91 : la déportation, les exécutions extrajudiciaires de cinq cent trois négro africains sont, pour tous les observateurs de la situation en Mauritanie, des problèmes pendants non encore résolus et des points saillants du programme politique de AC sur la base duquel il a été enregistré en 1995 au Ministère de l'Intérieur et des Postes et Télécommunications et obtenu son récépissé ", souligne enfin SOS-Esclaves dans son communiqué.


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