L'hypocrisie semble être à son comble à propos du coup d'Etat au Niger, à entendre le flot d'inepties déversées depuis que le général Baré a été tué. La mort d'un homme, qui heurte "nos consciences" comme l'a dit le président sénégalais Abdou Diouf, qui y a vu un "coup dur à l'image de l'Afrique". De quelle image de l'Afrique parle le président sénégalais ? De celle qui n'est pas loin de sa fenêtre pourtant, en Sierra Leone, où l'on mutile encore quotidiennement des enfants, des femmes ou des vieillards, à la machette, dans une guerre horrible où les protagonistes apparaissent de plus en plus comme les pions d'un jeu sordide mené de l'extérieur ? A notre connaissance, l'antenne du Haut commissariat aux réfugiés basée à Conakry a recensé une multitude de témoignages sur ce qui s'apparente de toute évidence à des crimes contre l'humanité. Et à notre connaissance encore, personne ne lui en a encore demandé lecture pour d'éventuels procès devant une cour internationale de justice. Une autre image de l'Afrique, sans doute.
Plus franc, Omar Bongo, le président gabonais, a trouvé "inimaginable que les gens puissent au grand jour abattre un chef d'Etat". C'est sûr, et surtout inquiétant pour les chefs d'Etat. Pour mémoire, faut-il rappeler au président Bongo, que le coup d'Etat mené par le général Baré en 1996 ne s'était pas fait sans effusion de sang, contrairement à ce qu'on laisse entendre ? Certes, ce n'était pas du sang de chef d'Etat, qualité supérieure. Seulement celui de subalternes, soldats anonymes, dont la mort ne compte pas, ou encore celui du simple chauffeur du président civil de l'époque, un chauffeur anonyme abattu en train de faire sa prière devant le Palais des Congrès de Niamey.
Passons vite sur la France qui a condamné avec "fermeté" ce coup d'Etat "qui constitue un recul pour la démocratie au Niger". Plus nuancé et sans doute plus au fait des réalités locales, le directeur général de l'UNESCO, Federico Mayor, a lui aussi exprimé sa "profonde émotion" à la nouvelle de l'assassinat du président Baré et "condamné le recours à la violence et à l'effusion de sang, particulièrement quand le Niger s'orientait vers des élections démocratiques". Federico Mayor n'est pas allé jusqu'à déplorer, comme le Conseil Permanent de la francophonie, réuni sous la présidence de Boutros Boutros-Ghali, "la rupture brutale du processus démocratique au Niger, contraire à toutes les valeurs fondamentales de la Francophonie".
La Francophonie s'interroge pour savoir si elle va se rendre au Niger pour commémorer le trentième anniversaire de son Agence d'exécution, l'ancienne ACCT, créée en 1970, à Niamey. C'est dommage. En se rendant à Niamey, les élites francophones pourraient y rencontrer des gens intéressants qui leur parleraient de leur "expérience" des "valeurs fondamentales de la Francophonie". Des gens comme Massaoudou Hasoumi par exemple, ancien ministre de la Communication et membre du PNDS, qui a bien gardé en mémoire, la simulation d'exécution que lui a fait subir le défunt président Baré. Pas sûr qu'à ce moment-là, Massaoudou Hasoumi ait cru reconnaître les valeurs fondamentales de la Francophonie. Il faut se rendre à Niamey pour juger et comprendre un peu plus ce que ressentent les Nigériens. S'il n'y eut aucune effusion de joie à l'annonce du coup d'Etat c'est que personne ne s'est réjouit de la mort de Baré. Mais le calme et la sérénité ambiante donnent aussi la mesure d'un certain soulagement, comme si une mauvaise parenthèse s'était refermée. Si les putschistes n'ont pas bénéficié de manifestations de soutien, ils n'avaient, semble-t-il, rien à craindre dans le sens inverse. Deux ou trois jours après le coup d'Etat, des membres du CRN dînaient tranquillement en tenue civile, à la terrasse d'un grand hôtel de Niamey, conversant de tables en tables avec leurs amis sans aucune mesure de protection particulière. Aucun barrage de sécurité n'obstruait le cours normal de la vie en ville. Plus surprenant encore, devant le siège du RDP, le parti créé par le président Baré, ses fidèles continuaient à porter des tee shirt à son effigie, sans être nullement inquiétés par qui que ce soit.
Aussi, quand le Mali et d'autres pays, réclament à cor et à cri une commission d'enquête sur l'assassinat de Baré, l'on peut tout simplement souhaiter que cette commission d'enquête mène aussi ses investigations sur ce qui s'est passé au Niger, avant le 9 avril 1999, car il est bien sûr "inimaginable" que les "démocrates du monde entier" puissent ne se préoccuper de l'état de la démocratie au Niger que depuis la mort du président Baré. Cette commission d'enquête aura alors bien du travail car il est difficile de ne pas rencontrer un opposant au président Baré, c'est à dire les trois quart de la population, qui n'ait été arrêté au moins une fois depuis 1996, la plupart du temps sans procès ni jugement. Niamey bruit ces jours-ci de souvenirs qui peuvent se raconter à hautes voix. Qui voudra les entendre ?
R-J Lique