(Afrique Express N° 196 - 4 novembre 1999)
N'en déplaise aux nostalgiques du régime du défunt président Ibrahim Baré Maïnassara, le régime de transition nigérien, militaires compris, a donné une magistrale leçon de démocratie lors du premier tour de l'élection présidentielle qui a eu lieu le 17 octobre dernier, si l'on entend par "démocratie", vote dans le calme, contrôlé par l'ensemble des partis politiques, sans intimidation ni fraude majeure manifestes. Ce scrutin a été aux antipodes de ceux organisés par le défunt président Baré, qui lors de la présidentielle de 1996 avait "scindé" le vote en deux jours, après avoir dissout la Commission nationale électorale indépendante pour se faire proclamer "élu" en l'absence de tout contrôle indépendant. Ou encore, avait dû, faute de mieux, faire détruire les urnes et autres traces de résultats lors du dernier scrutin organisé de son vivant, à savoir les élections locales, remportées par son opposition d'alors. Même si la campagne électorale de ce premier tour de la présidentielle a donné lieu à quelques coups bas, étonnamment entre les partis qui furent le plus soudés dans la lutte contre le régime de Baré, à savoir le Mouvement national pour la société de développement (MNSD) de Mamadou Tandja, et le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), de Mahamadou Issoufou, qui s'affronteront au second tour, il était aussi assez remarquable de voir les différents cortèges de militants se croiser, tant dans les villes que dans les campagnes, sans la moindre violence.
Le président togolais, Gnassingbé Eyadéma qui s'est déclaré "pressé" de voir mettre en place un observatoire de la démocratie sous l'égide du mouvement francophone, aurait pu faire le voyage à Niamey. Il aurait pu ainsi apprécier comment fonctionne une Commission électorale indépendante, dont le président annonce au fur et à mesure de leur arrivée, après vérification, les résultats. Des résultats qui, à de rares et très minimes exceptions, ne variaient pas de ceux dont disposaient par leurs propres sources les différents partis politiques. Car c'est là aussi l'exception nigérienne. La classe politique est rodée, depuis l'avènement de la démocratie pluraliste en 1993, au combat politique "normal" qui passe par les urnes. Le premier président "démocratique élu", Mahamane Ousmane, en avait d'ailleurs fait les frais à ses dépens, en étant mis en minorité à l'Assemblée à la suite d'une législative anticipée, en 1995. Depuis cette date, il fallait être un peu ignorant de la conscience politique des Nigériens pour feindre de croire qu'ils accepteraient un régime "mal élu". Chaque parti politique dispose aujourd'hui d'une formidable machinerie électorale qui laisse peu de place aux incertitudes et aux doutes. Aussi, lorsqu'au lancement de la campagne électorale, les cadres du PNDS assuraient que leur président, Mahamadou Issoufou, avait une chance d'être présent au deuxième tour, ils ne s'avançaient pas sur des prévisions de bonimenteurs, mais sur la base de calculs précis, après une étude minutieuse de la carte électorale, de leurs zones d'influences traditionnelles et de leur possibilité de grignoter par différents moyens l'électorat d'autres régions. C'est aussi cela la maturité politique, qui fait plaisir à voir, à l'inverse du comportement de certains partis politiques africains, pour qui l'important est de crier à la fraude, pas de la démontrer ni de la restreindre. Certes, l'on pourra disserter sur les moyens mis en ¦uvre par le PNDS pour arriver en deuxième position de ce premier tour : le parti rose a pris soin préalablement de "retourner" dans son camp, ceux que l'on appelle au Niger, les faiseurs d'opinion - riches commerçants dont l'influence sur les villageois est d'abord une domination économique, enseignants, voire même les prédicateurs et autres marabouts, qui, dans leur ensemble, prédisaient un succès pour Issoufou. On est loin du socialisme scientifique qui a bercé les jeunes années des militants du PNDS, mais ces derniers reconnaissent eux-mêmes qu'ils se sont adaptés pour ce scrutin aux "réalités locales". Prières de bon ton, prévenance à l'adresse des cheikhs locaux, tout le Niger profond a été caressé dans le sens du poil. La campagne électorale a aussi été empreinte de sérénité du fait que tout un chacun portait une part de responsabilité dans les pesants événements qui ont émaillé la vie politique du pays depuis 1993. Le parti "jaune", le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP, ancien parti qui soutenait le président Baré, aujourd'hui dirigé par Hamid Algabid, arrivé en quatrième position avec 10,83% des suffrages, aurait eu du mal à trop insister sur le coup d'Etat d'avril dernier, au cours duquel Ibrahim Baré Maïnassara a trouvé la mort. Pas mal d'anciens cadres du RDP ont en effet encore au-dessus de leur tête une épée de Damoclès judiciaire, qui pour des affaires économiques, qui pour des affaires politiques. Dénoncer l'impunité, d'accord, mais sans hausser le ton, fut le mot d'ordre du parti d'Algabit qui a réussi à se forger une place au soleil, alors que l'on pouvait tabler sur son élimination du jeu politique.
Les deux grands perdants de ce premier tour sont assurément l'ancien président Mahamane Ousmane, leader de la Convention démocratique et sociale (CDS), battu d'une courte tête mais battu quand même par Issoufou, et le colonel en retraite, Moumouni Djermakoye Adamou, leader de l'Alliance nigérienne pour la démocratie et le progrès (ANDP), qui, avec 7,7%, voit son électorat traditionnellement régional se réduire de manière inquiétante pour la survie de son parti.
Mahamane Ousmane a eu le tort de penser qu'il ferait comme à son habitude le "plein des voix" dans son fief, la région de Zinder, une des plus peuplée du Niger. Là aussi, le PNDS a mordu sur son électorat, démontrant qu'il ne suffit plus de se reposer sur une base régionaliste ou ethnique pour remporter une élection.
Enfin, les premiers "gagnants" de ce scrutin auront été assurément les militaires au pouvoir, et le commandant Wanké en tête. Malgré quelques critiques, l'administration mise en place par la junte, a, du moins à l'occasion de ce premier tour, joué le jeu de la transparence.
Quant à savoir qui sortira vainqueur du second tour, seuls les marabouts peuvent peut-être penser le savoir. Les désistements- on ne peut plus surprenants - vont d'abord provoquer une onde de choc dans les partis des battus du premier tour. En appelant à voter pour Mamadou Tandja, l'ancien président Mahamane Ousmane a déjà provoqué l'ire d'une bonne partie de ses cadres, y compris des membres du bureau politique de la CDS, qui rappellent que leur parti a été créé lors de la conférence nationale, dans les années 90, pour d'abord et avant tout contrer l'hégémonie supposée des djermas de l'ouest du pays, majoritaires au MNSD.
Mahamane Ousmane a d'ailleurs dû subir un premier coup de semonce de la part de son numéro deux, Amadou Cheiffou, l'un des vice-présidents de la CDS, qui, en boudant la campagne électorale, à fait perdre à son parti un grand nombre d'électeurs dans son fief, la région de Maradi. Il est de notoriété publique qu'Amadou Cheiffou, qui voulait être candidat, ne manquera pas après cette élection de demander des comptes à Ousmane. Il a d'ores et déjà rallié à lui, l'insaisissable mais toujours influent Sanoussi Jackou, aujourd'hui à la tête de son minuscule parti, mais qui fut l'un des membres fondateurs de la CDS, et qui clame haut et fort à Niamey, ce que certains cadres de la CDS murmurent à voix basse. On reproche entre autres à l'ancien président de ne pas bénéficier de soutien extérieur, impardonnable défaillance lors de campagnes électorales coûteuses, alors qu'à l'inverse, une aide supposée massive du président Blaise Compaoré à Issoufou a fait beaucoup d'envieux. Ousmane a également snobé lors de ses tournées quelques responsables locaux, y compris de la CDS, qui lui ont fait payer cher ce "délit d'ignorance".
Enfin, son dernier "ratage" aura peut-être été de signer, avant consultation, un accord de désistement avec Tandja, sans en discuter avec d'autres partenaires, comme Algabit, qui, se sentant éloigné du partage du gâteau, a préféré se rallier à Issoufou.
Faut-il en conclure pour autant que l'entente qui a prévalu pendant les trois années du régime Baré entre ses opposants est définitivement morte et enterrée ?
Les problèmes qui attendent le futur président, comme celui de l'armée, des arriérés de salaires des fonctionnaires, des réformes économiques, privatisations comprises, ne permettront peut-être pas au vainqueur d'exclure les perdants. Et ce d'autant plus qu'il est absolument impossible à n'importe quel parti politique d'espérer atteindre seul, la majorité parlementaire. Dans tous les cas de figure, il faut sans doute s'attendre à une cohabitation "imposée". La volonté affichée du MNSD de repousser seul dans l'opposition le PNDS d'Issoufou ayant échoué, il serait très difficile à Tandja Mamadou, s'il était élu, de gouverner sans un parti qui a démontré sa force politique.
RJ LIQUE