Tout ce qu'on peut savoir sur Abdou Diouf est en majorité documentaire et repose sur la base de confidences et témoignages d'anciens camarades d'école, de collaborateurs. L'intéressé lui-même ne rencontre pas, pour ne pas dire jamais la presse nationale : deux conférences de presse pendant tout son règne. Une première en mars 1993 et la dernière en 1999.
Est-il distant, froid, calculateur, modeste, discret et intègre ? Les qualificatifs varient selon les interlocuteurs. Mais le paradoxe veut que les Sénégalais n'en savent pas plus sur leur président en dépit de la longueur de règne qui a débuté le 31 décembre 1981 lorsque Senghor lui cédait le pouvoir. Cet homme qui est au devant de la scène en tant que président de la République depuis 19 ans, était déjà dans l'ombre de Senghor pendant 10 ans comme Premier ministre après avoir été gouverneur de région à l'âge de 25 ans. Si le visage est familier aux Sénégalais, l'homme leur reste inconnu.
Il est né le 7 septembre 1935 d'un père agent des poste et télécommunications et d'une mère femme au foyer à Louga région entre Dakar et Saint-Louis. C'est dans cette seconde ville, qu'il est initié au Coran. Sa capacité de mémorisation des versets est remarquée. Il a été brillant à l'école primaire Brière de l'Isle. Trop timide, il n'était pas friand des jeux d'enfants de ses camarades d'époque. L'adulte ressemble encore à cet enfant. Il ne fait pas de sport mais adore les jeux de l'esprit : la belote et le jeu de dames dont il aurait hérité le goût de son père.
Il ne se confie guère et la seule personne réellement proche de lui, c'est son épouse : sa seule confidente qui lui a donné quatre enfants, deux filles et deux garçons.
Un administrateur, oui. Un grand politique, le doute est permis. D'ailleurs, il n'a pas suivi la trajectoire classique de l'homme politique : militantisme étudiant ou de jeunesse, militantisme dans un parti politique pour gravir les échelons. C'est plutôt l'Administration qui l'a fait "politique" et finalement fin man¦uvrier politique : il semble subir les faits et les événements pour ensuite réagir.
L'année 1960, celle des indépendances, Abdou Diouf est breveté de l'Ecole nationale de la France d'Outre-Mer (Enfom) a 25 ans et rentre au Sénégal. Auparavant, il a obtenu le baccalauréat à Saint-Louis, passé trois ans à la Faculté de droit de l'Université de Dakar avant de décrocher une licence en droit public et en sciences politiques en 1959.
A son retour au Sénégal, il est nommé directeur de la coopération technique (novembre 1960 à juin 1961). Ensuite, il se retrouve au ministère de la Défense comme secrétaire général (juin à décembre 1961). C'est de là qu'il rejoint le commandement territorial comme gouverneur de région (décembre 1961 à décembre 1962).
Cette année marque une restructuration des institutions politiques au Sénégal à la suite du conflit le 17 novembre entre le président de la République Senghor et le président du Conseil Mamadou Dia (dans un système plutôt parlementaire). Soupçonné de sympathie pour Mamadou Dia, le perdant de ce bras de fer, Diouf est relevé du commandement. Le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Doudou Thiam, fait de lui son directeur de cabinet. C'est en fait mars 1968 qui marque le début d'une ascension fulgurante : il est d'abord nommé ministre du Plan et de l'Industrie. 1970, à la faveur d'une réforme constitutionnelle, Senghor le nomme Premier ministre (un dauphinat, selon l'article 35 des nouvelles dispositions constitutionnelles) pour lui céder le fauteuil présidentiel en 1981. Il termine le mandat de son prédécesseur. Des élections sont organisées le 27 février 1983 qu'il remporte avec 83,45% des suffrages.
A l'occasion du scrutin présidentiel du 27 février 2000, le candidat socialiste briguera pour la quatrième fois le suffrage des Sénégalais et se présente pour la troisième à sa propre succession. La situation de son parti est celle d'une formation qui a enregistré le départ de deux de ses ténors, Moustapha Niasse et Djibo Ka qui ont fondé chacun leur parti, et qui se présentent contre leur ancien "camarade". Autre donnée : le recul du PS de l'ordre de 10% des voix à chaque présidentielle. Entre 1983 et 1993, le candidat socialiste a perdu plus de 20% de ses voix et plus de 30% si l'on considère les législatives de 1998. Par ailleurs, le soutien religieux n'est plus aussi massif : il n'est plus le seul à y prétendre.
Aussi, à l'orée de cette échéance électorale, Abdou Diouf doit-il s'interroger sur le phénomène d'usure du pouvoir, même s'il dit ne pas se sentir concerné. Il a réussi l'exploit d'avoir contre lui, la quasi-totalité de la classe politique, les petits partis qui le soutiennent au sein de "la Convergence patriotique (*)", n'étant guère représentatifs de l'échiquier politique. Lorsque sa venue à Paris fin 1998 avait déclenché des contre manifestations des partis d'opposition, il s'était dit surpris de susciter "tant de haine". Il pourrait ajouter aujourd'hui tant de lassitude.
Parmi les quatre partis, réunis au sein de la Convergence patriotique, outre le PS, bien sûr, figurent trois partis formés par des trasnfuges du PDS de Wade : le Parti démocratique sénégalais/Rénovation (Pds/R) de Serigne Diop, le Parti libéral sénégalais (PLS) d'Ousmane Ngom, et le Bloc des Centristes Gaïndé de Jean-Paul Dias, autre transfuge du PDS, qui a rallié Diouf après s'être cassé le nez en tentant de conquérir la mairie de Dakar. Le journal SOPI de Wade se fait un plaisir de publier à chaque numéro, en guise d'éditorial, une diatribe des plus virulentes contre Abdou Diouf, rédigée à l'époque où il était dans l'opposition, parþOusmane Ngom. C'est aussi cela, le Sénégal.