Démocratie
La décote du modèle sénégalais ?

Alors que le président Abdou Diouf a tenu un discours devant l'Assemblée nationale française, ses principaux opposants ont aussi fait le voyage à Paris pour dénoncer avec force les dérives du "modèle" de démocratie du Sénégal, un "label qui n'est plus vendable", selon eux.
Ils étaient tous là, le 21 octobre, réunis pour une conférence de presse, quelques heures seulement avant que le président Abdou Diouf ne prenne la parole devant l'Assemblée nationale française, un privilège rare puisque seuls jusqu'à présent, cinq chefs d'État et de gouvernement se sont exprimé devant l'hémicycle du Palais Bourbon : le roi Juan Carlos 1er d'Espagne, Bill Clinton, le roi Hassan II du Maroc, l'ancien Premier ministre italien Romano Prodi, et le Premier ministre britannique Tony Blair.
Estimant qu'une telle pratique cautionnait une image fausse de la vie politique de leur pays, les opposants réunis en deux alliances ont dénoncé le récent amendement constitutionnel qui, selon eux, démontre que le "président Diouf, minoritaire, veut être président à vie", mais aussi la "désagrégation de l'Etat" ou encore les risques de violence électorale.
Très virulent sur la question de la Casamance, Me Abdoulaye Wade, le leader du Parti démocratique sénégalais (PDS), a réclamé "qu'on lui laisse ce dossier", rappelant qu'il avait été "le seul" à avoir pu réunir chez lui l'abbé Diamacoune et Nkrumah Sané (responsable du mouvement indépendantiste en exil), mais que Tanor Dieng (le secrétaire général du parti socialiste, le parti au pouvoir du président Diouf), s'était juré de l'empêcher de résoudre la question casamançaise.
Djibo Ka
, dissident du PS, plusieurs fois ministre de Diouf et aujourd'hui leader de l'URD, a estimé pour sa part qu'il fallait nommer un "monsieur Casamance", responsable du dossier. Et Abdoulaye Wade de conclure sur cette question : "Diouf bricole, qu'il me laisse ce dossier".
Autre dossier brûlant, l'intervention des forces armées sénégalaises en Guinée Bissau, engagées aux côtés des forces restées loyales au président bissau-guinéen, Joao Bernardo Vieira. Les opposants ont reconnu qu'ils étaient tous favorables au début à une intervention du Sénégal "sauf le PIT d'Amath Dansokho", au nom de la défense de l'intégrité territoriale et d'accords entre les deux pays, mais ils demandent tous aujourd'hui le retrait des troupes sénégalaises. Ils reprochent le "silence" du président Diouf sur cette intervention, estimant, comme Me Wade, que le Sénégal est "aujourd'hui dans un état de guerre non déclaré". "Combien y -a-t-il de morts? 800 ? Combien y a-t-il de blessés ? Qui paye ?", s'est interrogé Abdoulaye Wade, qui a estimé que le président "Vieira est par terre et que 90 % de son armée est contre lui."

"La stabilité, c'est nous"

Mais c'est surtout la crainte de voir le président Diouf s'éterniser au pouvoir qui motive incontestablement le regroupement de tous ces opposants, qui ont laissé plané à l'adresse des responsables politiques français un risque d'explosion de violence si le président Diouf s'acharne à se maintenir au pouvoir, après l'élection présidentielle de l'an 2000, comme ils le soupçonnent.
En résumé, la constitution sénégalaise, modifiée en 1991, permettait à Abdou Diouf de se présenter à l'élection de l'an 2000. Sur ce point, tout le monde était d'accord. Mais au lendemain des législatives de cette année, la majorité socialiste à l'Assemblée dakaroise a voté un amendement constitutionnel abrogeant la limitation des mandants du président. Diouf en l'an 2000, mais aussi pourquoi pas en 2007. "C'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase", selon Me Wade et ses amis qui ne sont pas loin de penser qu'ils sont "majoritaires" dans le pays et que le président ne remporte les élections que grâce à un système de fraude particulièrement élaboré.
Dans ce contexte, ont-ils expliqué à Paris, il ne faudra pas s'étonner d'une explosion. "C'est nous qui freinons à mort" , a insisté Me Wade affirmant qu'au Sénégal, des groupes de jeunes "kamikazes" baptisés "les volontaires de la mort" se sont constitués pour obtenir, dit-il, par la rue ce qu'on ne peut obtenir par les urnes.
"Nous avions réussi à canaliser les mouvements religieux", mais des "factions se sont créées dans les confréries (þ) pour se faire entendre", a averti encore le leader du PSD.

La France en première ligne

Ce message à l'adresse de la communauté internationale a été recentré en direction des amis français du président Diouf, le tout pimenté de quelques sous entendus : "Nous ne voulons pas que l'on puisse dire : je ne savais pas", a prévenu Me Wade.
"Nous nous battons pour que cela (l'alternance) se passe par les suffrages, mais personne n'empêchera les Sénégalais d'explorer d'autres voies pour faire partir Monsieur Diouf", a surenchéri Amath Dansokho, le leader du PIT. Et Dansokho de rappeler pour justifier l'interpellation des hommes politiques français qu'à "toutes les élections, la veille du scrutin, il y a des vols de jaguars français au dessus de Dakar". "La France nous donne des signes très forts, c'est une manière de nous dire : si vous bougez nous sommes là", a-t-il ajouté.
"Nous demandons à ses amis (du président Diouf) de le dissuader de truquer les élections de l'An 2000 parce que nous ne ferons plus aucune concession", a conclu Landing Savané, le chef du parti AJ/PADS. A bon entendeur

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