Election présidentielle du 27 février 2000
Le pays semble être à un tournant de son histoire

En se portant candidat pour un quatrième mandat consécutif, le président sortant, Abdou Diouf, a-t-il voulu jouer un coup de trop avant de quitter la table ?
Toujours est-il que tous les ingrédients sont réunis pour que l'élection présidentielle, dont le premier tour est prévu le 27 février, ne se passe pas dans la tranquillité. C'est aussi la perspective d'un nouveau mode de société qui est en jeu. Cette élection aura sans doute des conséquences bien au delà de la simple victoire ou de la défaite de tel ou tel candidat. En arrière plan, et dans l'avenir, c'est sur le rapport de force entre la classe politique, toutes tendances confondues, et les mouvements religieux, qu'elle influera.

La vie politique sénégalaise semble être arrivée à point de rupture, rupture avec ses traditions qui voulaient que depuis plus de trente ans, toute la classe politique, mais aussi la société civile et les forces religieuses s'accommodent d'un vernis démocratique, donnant une image étincelante du "modèle" sénégalais, comparé aux autocraties qui l'environnaient. Les temps ont changé. Non pas que la démocratie ait fait des avancées fulgurantes sur le continent africain, mais au contraire parce la plupart des régimes arrivent à des situations extrêmes, quand tout espoir d'atteindre une réelle vie démocratique est bloqué. Quand, à l'approche d'élections, tous les dés sont pipés comme en Côte d'Ivoire ou au Niger, les coups d'Etat orchestrés par les militaires prennent des allures de mouvement de libération nationale. Quand ailleurs, les régimes en place pratiquent la politique de la chape de plomb, la seule issue pour imposer un partage du pouvoir ou le droit à l'alternance, reste le déclenchement d'une guerre civile. Les deux Congo, en sont un exemple vivant, la Centrafrique, un prototype en phase expérimentale.

Si le régime sénégalais, dominé par le parti socialiste (PS) au pouvoir depuis près de trente ans, ne pratique pas l'étouffement de tous ses adversaires politiques, loin s'en faut, force est de reconnaître que la transparence de cette élection à venir, comme celle des élections passées, est loin d'être acquise. "Quelle que soit l'issue de ce scrutin et ce qui va se passer après, plus rien ne sera comme avant. C'est la démocratie qui y aura gagné car nous avons pris maintenant conscience de nos insuffisances", résumait lors d'un meeting à Paris, un Sénégalais résidant en France.

La question est de savoir si ce scrutin va se tenir en respectant des critères acceptables, tant par les Sénégalais eux-mêmes que par la communauté internationale. La réponse est à venir mais le présent n'incite guère à l'enthousiasme. Et si tel n'était pas le cas, la population sénégalaise pourrait plonger rapidement dans un désenchantement bien inquiétant. Est-il besoin de regarder l'exemple algérien pour mesurer le risque auquel peut conduire un horizon bouché ? Les confréries religieuses sénégalaises semblent avoir d'ores et déjà mesurer l'enjeu de cette situation, en ne se prononçant plus comme par le passé pour le candidat du pouvoir en place. Ces confréries - Tidiane et Mouride entre autres - doivent elles aussi vivre avec leur époque et rester en phase avec leurs disciples, faute de les voir se détourner de leurs préceptes pour aller rejoindre d'autres "marchands d'illusions".

Leurs disciples, les talibes, autrefois essentiellement ruraux, font partie aujourd'hui du flot de chômeurs, qui s'entassent dans les centres urbains. La jeunesse de Pikine, ce gigantesque faubourg populaire de Dakar, a, qu'on le craigne ou non, la fougue de son âge. Un âge peu enclin à la patience ou au respect des traditions qui restent l'apanage des aînés. Le mouvement plus ou moins intégriste, Ibadou Rahamane, ne manque pas d'adeptes en ce moment, chez les jeunes, y compris à l'université. Un signe.

Aussi, quand le directeur de campagne du candidat Abdou Diouf, en l'occurrence le ministre d'Etat chargé des Affaires présidentielles et de surcroît premier secrétaire du Parti socialiste, Ousmane Tanor Dieng, annonce à l'avance que le président sortant va gagner cette élection avec un score avoisinant les 60 % au premier tour, on a du mal à comprendre. De l'intoxication pour faire "accepter", une victoire plus étriquée, mais dès le premier tour quand même ? Est-ce dans le cadre de cette même stratégie, pour préparer l'opinion à l'évidence de la victoire de Diouf, que le PS a laissé le quotidien privé, Sud, publier un de ses documents internes, qui couche noir sur blanc, les régions et les arrondissements où le candidat Diouf devrait gagner des voix par rapport à la dernière élection, les législatives de 1998 ? Proclamée et "expliquée" à l'avance, la victoire sera-t-elle mieux digérée ? Au Niger, lors de la dernière présidentielle, le PNDS, pour gagner des voix, avaient "retourné" bon nombre de marabouts qui prédisaient la victoire de son candidat, Mamadou Issoufou. Et ça a marché. Certes Issoufou n'a pas gagné, mais il a franchi le premier tour, une performance remarquable. Le PS, ou plutôt, Tanor Dieng, joue-t-il au voyant pour influencer l'opinion, ou à l'incendiaire, pour pouvoir pointer du doigt ensuite les "fauteurs de trouble" par trop exacerbés ? Pour l'heure, cette stratégie de la provocation n'a pas pris. Les candidats de l'opposition sont restés sereins, en organisant dans le calme et l'ordre leur mouvement de protestations. Tant qu'il y a de l'espoirş

Après trois décennies de pouvoir,
le régime se montre incapable d'organiser une élection

Et pourtant, les griefs ne manquent pas. Le "modèle" sénégalais a une tendance à voir large. Le ministre de l'Intérieur, le général Cissé, a ainsi cru bon de faire imprimer, en Israël et en catimini, un deuxième lot de cartes électorales, alors qu'un imprimeur local, dûment mandaté par l'Observatoire nationale des élections (ONEL), avait déjà imprimé un premier stock de cartes. Explication du ministre de l'Intérieur, quand l'opposition a soulevé le pot aux roses : les cartes "israéliennes" sont infalsifiables, ce qui n'était pas le cas des cartes imprimées au Sénégal. Infalsifiables peut-être, mais pour beaucoup bourrées d'erreurs, car ses cartes doivent porter mention des noms et prénoms de l'électeur, des noms de ses parents, de son lieu de naissance, du bureau de vote où il est inscrit. En y regardant de près, les partis d'opposition ont d'abord constaté que beaucoup de ces paramètres étaient erronés: faute d'orthographe sur les noms, erreur sur les dates de naissance, voire même sur les villes ou les départements. Autant d'erreurs qui permettront aux présidents des bureaux de vote d'interdire à certains électeurs de déposer leur bulletin dans l'urne, au motif que les données apposées sur leur carte électorale ne sont pas conformes à celles de sa carte d'identité par exemple. Combien de personnes sont concernées ? Impossible à dire, d'autant que la plupart des Sénégalais ont l'habitude de retirer leur cartes d'électeurs au dernier moment, et n'auront pas le temps d'aller faire rectifier ces erreurs, comme la loi leur en donne le droit. Infalsifiables, certes, ces cartes, mais hors d'usage pour certaines.

Il est aussi très surprenant que le ministre de l'Intérieur, un homme nommé à ce poste pour sa compétence et son impartialité, selon le président Diouf, ait laissé exécuter l'impression au Sénégal de cartes d'électeurs qui se révèlent ensuite "non fiables". Si ce n'est pas de l'incompétence, cela y ressemble.

Deuxième problème soulevé par les partis d'oppositions, réunis au sein d'un Front pour la régularité et la transparence des élections (FRTE - une vingtaine de partis), pourquoi le général Cissé a-t-il décidé seul, et en catimini de faire imprimer ces cartes, alors que selon la loi, l'ONEL devait avoir un droit de regard sur une telle opération ? Après moultes tergiversations, l'ONEL, par la voix de son président, Luis Péreira De Carvalho, a déclaré que ces cartes d'électeurs imprimées en Israël étaient valables et conformes à la loi. Du coup, cette structure chargée en principe d'assurer la transparence du scrutin s'est complètement discréditée vis à vis des partis du FRTE.

Il aura fallu un premier meeting commun regroupant tous les leaders du FRTE, puis une imposante marche de protestation - autorisée pour une fois - pour que le gouvernement accepte de lancer une ènième révision du fichier électoral, avec des experts désignés par l'opposition (cf. encadré). Les premiers constats de cette structure de contrôle ne sont d'ailleurs guère encourageants.

En résumé, à deux semaines de l'élection présidentielle, le pays se retrouve avec deux stocks de cartes d'électeurs, parfois erronées, deux fichiers électoraux (un du ministère de l'Intérieur qui a servi à faire imprimer les cartes en Israël et un de l'ONEL) et qui ne correspondent pas. Le "modèle" sénégalais a, semble-t-il, quelques failles.

Mais sur le terrain, d'autres pratiques douteuses ont commencé. Le PS a lancé les opérations "GIE" ( une reprise narquoise du sigle des Groupements d'intérêts économiques). Cela consiste a mandaté un militant, de préférence issu d'un parti d'opposition que l'on a "acheté" pour une poignée de billets de CFA, pour qu'il récupère les cartes d'électeurs de sympathisants de l'opposition, afin qu'ils ne puissent plus voter. Le responsable de ce GIE dispose bien évidemment d'un budget pour ce faire. Cette pratique, qui peut paraître sous d'autres cieux bien dérisoire, n'a rien d'inutile au Sénégal, quand on sait que le Parti socialiste n'a décroché la majorité aux dernières législatives de 1998, qu'avec une avance de 2000 voix sur l'ensemble des partis d'opposition. Cette pratique se passe bien évidemment dans les fiefs connus de l'opposition. Mais a contrario, le PS a aussi tenté de "déplacer" un certain électorat, avec des méthodes plus ou moins douteuses. Dakar ville, par exemple, a vu une nombre étonnant d'électeurs nouvellement inscrits, pour la plupart des petits commerçants autorisés à voter au bureau de leur lieu de travail. Rien d'illégal, mais suspect, et très certainement pour tenter de reconquérir une zone urbaine perdue depuis bien longtemps par les socialistes.

L'on assiste donc ces derniers jours à deux approches fondamentalement différentes: l'opposition souhaitant que le maximum de Sénégalais retirent leurs cartes d'électeur et aillent voter, le PS, préférant sans doute un faible taux de participation. Ainsi, et non sans paradoxe, l'opposition dénonce avec force un processus qu'elle estime vicié dès le départ, mais incite ses militants à une participation massive, étant convaincue que les partisans de l'alternance politique sont aujourd'hui majoritaires.

"L'alternance ou la mort"

Et nous en arrivons à une autre nouvelle donne qui pèsera sur ce scrutin. Si les Sénégalais ne sont plus prêts à accepter des élections aux modalités vaseuses, ils sont pour beaucoup convaincus, et c'est nouveau, que l'alternance politique est aujourd'hui possible. C'est un facteur bien évidemment à hauts risques car en cas de défaite de l'opposition au président Diouf, bon nombre de ses militants seront convaincus que la victoire leur a été volée. D'où ce slogan, "L'alternance ou la mort", que l'on a pu voir poindre ces derniers jours sur les affiches du candidat Diouf.

Il faut aller s'entretenir avec les jeunes du Parti démocratique sénégalais (PDS) de Me Abdoulaye Wade, du côté de Pikine, pour mesurer leur état d'esprit. Ils n'ont que faire de l'âge du capitaine, en l'occurrence, les 73 ans de Wade, mais n'ont strictement plus aucun espoir d'une vie meilleure si rien ne change. Diplômés ou non, leur lot commun, c'est le chômage, avec des conditions de vie sociale bien difficiles. Et, bien maladroit, le PS, sans doute conseillé par l'éminent Jacques Séguela (publicitaire français), donne lui même le bâton à ses adversaires pour se faire taper dessus, en ayant axé sa campagne électorale sur le thème du "changement". Abdou Diouf a déclaré au cours de son premier meeting de campagne: "Notre peuple aspire à des changements plus profonds et substantiels, je me suis présenté pour réaliser ces changements". Réponse de la rue : sur les affiches du PS où il était écrit "le siècle change, signé Abdou Diouf", des mains anonymes ont réécrit : "le siècle change, sans Abdou Diouf". Car le bilan n'est pas glorieux. Et là encore, certains responsables PS se bastonnent eux-mêmes. Quand un ministre annonce début février que le gouvernement va créer en l'an 2000 des milliers de points d'alimentation en eau à Pikine, c'est mettre le doigt où ça fait mal. Diouf est au pouvoir depuis 1981 et que l'on sache Pikine, n'est pas sorti de terre la veille au soir. Un autre responsable socialiste, toujours à Pikine, a cru bon de déclarer en substance, et s'adressant à la jeunesse : "la solution à vos problèmes, l'emploi, etc., réside dans la politique d'Abdou Diouf". La solution ou la cause ?

Aussi, les militants de l'Union des jeunes travailliste et libérale (la section "jeunesse" du PDS de Wade) se déclarent convaincus que "cette élection est celle de la dernière chance". Ils ont beau lire et relire les publi-reportages commandités par la présidence dans une journal panafricain devenu "intelligent", les pourcentages ronflants sur le taux de croissance, ça ne leur donne pas l'eau et encore moins du travail. L'arithmétique populaire ne se dilue pas dans des 50 % de participations par-ci, des 30 % de cession de capital par là. Elle limite ses calculs aux alentours du chiffre 20 : un qui travaille, avec une famille de cinq à six gosses, deux ou trois frères et soeurs et autres cousins du village qu'on héberge, le prix du loyer, de l'électricité quand on en a. L'on sait aussi diviser le sac de riz par le nombre de bouches à nourrir. Ce sont des calculs très simples, dont les restes s'arrondissent souvent au chiffre zéro.

Le PS a bien conscience de cela, qui promet aujourd'hui que la croissance n'est pas tout, et qu'il faut aussi en redistribuer les dividendes. Étonnante et bien tardive prise de conscience, car quand on se promène du côté des Almadies, la pointe "huppée" de la presqu'île de Dakar, on peut y voir de bien belles retombées socio-économiques : les villas d'un luxe troublant y poussent comme des champignons. Difficile parfois d'arriver à compter le nombre de fenêtres de certaines demeures caressées par le vent du large.

Peu importe les programmes

L'échec socio-économique est tel que si les gens veulent le changement ce n'est sûrement pas en fonction des programmes que leur agiteraient sous le nez les opposants. C'est d'abord et avant tout par rejet de la situation présente, un ras-le-bol d'un mal de vivre qui dure et qui dure. Et c'est un état d'esprit bien difficile à canaliser.
Devant le Forum civil, une instance représentant diverses catégories socioprofessionnelles, qui a auditionné chaque candidat sur son programme, Abdoulaye Wade a beau dire tout, n'importe quoi et son contraire, lorsqu'il expose son programme de gestion s'il est élu, il est quand même applaudi par la salle. Peu importe s'il s'englue en voulant concilier son penchant naturel pour le "libéralisme économique", avec les exigences de souveraineté et de politique sociale que lui réclament ses principaux alliés politiques, issus de la gauche. Peu importe s'il ose promettre qu'avec Wade président, le Sénégal sera sans doute plus vert que la Suisse, "un point d'eau naturel dans chaque village", des arbres à n'en plus finir le long des routes, de quoi attirer des touristes mexicains en manque d'ombre. Peu importe si son premier programme de gouvernement faisait les yeux doux à la Banque mondiale et au FMI et envisageait de tailler dur dans la fonction publique. Peu importe si son second programme de gouvernement, réécrit avec ses nouveaux amis de gauche, dit le contraire. Quand il évoque, avec la gestuelle propre à l'avocat qu'il est, "les presque sous hommes mal nourris" qu'il dit avoir rencontrés dans l'est du pays, ça émeut l'auditoire. Et quand il enchaîne en assurant qu'il est capable de doper les exportations agricoles, de faire construire de gigantesques comptoirs frigorifiques pour l'industrie de la pêche, ou encore de créer des banques pour divulguer les petits crédits populaires, le public se mue en carpe, bouche bée. A qui la faute ? Abdou Diouf a beau répété qu'il ne connaît pas l'usure du pouvoir, ça y ressemble tout de même. Quand il est obligé de courir derrière les marabouts pour s'allier leur soutien (Sud a noté qu'en six mois, le président a rendu visite à près d'une centaine d'entre eux), cela dénote de toute évidence que l'on a besoin d'autres relais que les cadres et les militants de son parti pour séduire l'opinion. Cela dénote, bien au-delà de l'échec d'une politique, l'échec même de la pratique politique. Si l'on en est arrivé à un point où les citoyens respectent davantage les mots d'ordre de leurs guides spirituels que ceux des partis, cela devient grave. C'est peut-être aussi cela la faillite du "modèle" sénégalais.

Amath Dansokho, le secrétaire général du Parti de l'Inddépendance et du Travail (PIT, gauche, qui soutient la candidature de Wade), admet que le PS n'est pas seul responsable de cet échec. Après avoir souligné que toutes les associations religieuses ont organisé avec succès des manifestations pour la jeunesse à la fin de l'année 99 et pendant le Ramadan, il admet que "c'est aussi l'échec des partis de gauche". "Si nous ne sommes pas capables de voir ce qui se passe dans la société, nous serons tous balayés", ajoute-t-il. Et de présager, amer : "Ensuite, le pays ira à l'aventure, et nous n'aurons plus qu'à regarder comment les partis religieux gouverneront". Suprême inquiétude, Amath Dansokho estime que "les confréries sont visées, autant que nous les laïcs", par ce phénomène de rejet de la politique, qui pousse déjà une partie de la jeunesse dans les bras de groupuscules ultra religieux.

C'est en cela surtout que cette élection sera déterminante pour l'avenir. Si une grande partie de la population en sort convaincue que la chose poltique n'est qu'un jeu de dupes, ce ne seront même plus les défections comme celles de Moustapha Niasse et autre Djibo Kâ qui devront inquiéter le PS. Il faudra alors faire beaucoup de points de d'eau, d'écoles et de routes pour attirer ne serait-ce que l'attention.

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