N° 248
du 18/04/2002

Economie


L'électricité en Afrique: et l'obscurité fût

La capitale d'un Etat pétrolier, Malabo, et ses 60.000 habitants, totalement privés de courant depuis un mois: l'exemple illustre jusqu'à la caricature la situation catastrophique du secteur de l'électricité en Afrique.
Une majorité d'Africains n'ont pas accès au réseau et pour les "branchés" l'électricité reste une denrée rare, souvent de mauvaise qualité, au préjudice de l'économie.
Si les abonnés de pays comme la Côte d'Ivoire, le Gabon, le Zimbabwe, ou l'Afrique du Sud ne subissent que de rares et courtes coupures, attribuables à des phénomènes climatiques (orages ou grosses chaleurs), le quotidien de nombreux Africains est fait de délestages réguliers, de coupures intempestives et parfois interminables, de dangereuses surtensions.
En cause, des moyens de production insuffisants ou en déliquescence, des réseaux de distribution vétustes, les difficultés financières des sociétés nationales d'électricité, dues autant à des gestions catastrophiques qu'à de nombreux impayés et à des fraudes.
La Société tchadienne d'eau et d'électricité (STEE) ne dispose actuellement que de quatre générateurs en état, d'une capacité totale insuffisante de 18 mégawatts. Conséquence: des délestages tournants, qui n'empêchent pas la STEE de facturer le kilowatt/heure 280 FCFA (0,43 EUR), faisant de l'électricité nationale l'une des plus chères au monde.
Dans certains pays, la production repose sur des centrales hydro-électriques installées sur les principaux fleuves, dont le débit varie selon la météo. Ces dernières années, des sécheresses ont affecté la production au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie...
Au Cameroun, la saison sèche occasionne actuellement par des délestages et des coupures impromptues dans plusieurs villes dont Yaoundé et Douala, la capitale économique.
La société publique d'électricité nigériane NEPA produit aujourd'hui 3.000 mégawatts en moyenne, largement insuffisants pour les 120 millions de Nigérians. En comparaison, la société sud-africaine ESKOM produit 40.000 mégawatts pour une population trois fois moindre.
La République démocratique du Congo, très mal desservie, possède pourtant à Inga (300 km en aval de Kinshasa), le deuxième plus important barrage du continent après Assouan (Egypte).
L'ouvrage pourrait fournir toute l'Afrique centrale, "jusqu'à l'Egypte", dit-on. Faute d'entretien, il ne fonctionne qu'à 30% de son potentiel.
Les guerres civiles ont également endommagé les réseaux de production et de distribution en Angola, au Congo-Brazzaville, en Guinée-Bissau, où le dernier générateur électrique a rendu l'âme le 1er novembre 2000.
Les réseaux de distribution sont également en piteux état.
Si les usagers sénégalais, nigériens, togolais, béninois, burkinabés, et algériens sont moins touchés que certains "frères" africains, délestages et coupures leur sont toutefois familiers.
Outre le désagrément des abonnés et les dégâts causés aux appareils électriques par les surtensions, cette distribution anarchique pénalise lourdement l'activité économique africaine.
Une importante pénurie avait ainsi contraint le Kenya à rationner l'électricité, de mai 1999 à janvier 2001, à 32 heures hebdomadaires pour les industries.
Au Togo, certaines entreprises ont dû fermer. Les industriels camerounais ont récemment tapé du poing sur la table en réclamant des réparations évaluées à plusieurs milliards de francs CFA à la société d'électricité.
Les pêcheurs du village comorien d'Iconi (5 km au sud de Moroni) ont déversé en mars plusieurs dizaines de kilos de poissons avariés dans la cour de la société d'électricité: leurs chambres froides ne l'étaient plus depuis dix jours.
Partout, le règne de la débrouille: dérivations sauvages tarifées au voisinage dans les bidonvilles de Luanda, commerce de néons rechargeables, lampes à pétrole et bougies pour les "marchands de lumière" camerounais.
La situation catastrophique au Nigeria en a fait le pays doté du plus grand parc de générateurs privés du monde.
 
Et la solution miracle des bailleurs de fonds, la privatisation des sociétés d'électricité, n'a pas toujours les effets escomptés.
Si la situation s'est nettement améliorée au Gabon et en Côte d'Ivoire, les prestations de la société camerounaise AES-Sonel, privatisée en juillet 2001, a conduit les Camerounais à surnommer Mark Miller, son directeur, "Dark" Miller. Les habitants de Rabat ont récemment protesté contre des "factures trop élevées" de la société privatisée.
Le Kenya se tourne lui vers la géothermie dans la Vallée du Rift, pour tenter de résoudre ses problèmes de production. Les ONG camerounaises militent elles en faveur du développement de l'énergie solaire.
 
Le Cameroun, un cas d'école
 
La pénurie d'électricité dont souffrent depuis plusieurs mois les grandes villes du Cameroun serait liée à l'absence de stratégie de l'Etat camerounais et au processus de privatisation du secteur de l'énergie, selon une étude ministérielle. Cette étude, réalisée en décembre 2001 par le ministère du Développement industriel et Commercial, met en lumière des erreurs de calcul au moment de la privatisation, en juillet 2001, de la Société nationale d'électricité (Sonel).
"Les capacités opérationnelles ont été surestimées à 60% et, (...) la demande effective d'énergie du secteur public minorée d'au moins trois points", indique ce rapport, resté jusqu'à présent confidentiel.
"Le modèle de privatisation des services publics à caractère industriel et commercial adopté par le Cameroun, sous l'égide des institutions de Bretton Woods, pose de sérieux problèmes, tant sur le champ de la politique économique que sous l'angle de la théorie économique proprement dite", note ce document.
Le rapport relève par ailleurs l'absence d'investissements dans ce secteur depuis 1990: rien n'a été fait afin de "renforcer de manière substantielle la capacité de production pour satisfaire la demande croissante d'énergie", estimée à 8% supplémentaires par an.
La production d'électricité au Cameroun n'atteint que "40% de la puissance totale installée, ce qui révèle sans nul doute des défaillances techniques" dans les principales centrales hydro-électriques du pays, indique la même source.
La société privée AES-Sonel, qui a repris les activités de la Sonel sous forme d'une concession de 20 ans, se trouve depuis plusieurs semaines au milieu d'une tourmente médiatique.
La presse camerounaise a notamment accusé le groupe américain AES, détenteur de 51% du capital de la Sonel, d'avoir bloqué tous les investissements de sa filiale camerounaise et d'être responsable des fréquents délestages qui affectent les grands centres urbains.
AES-Sonel a expliqué de son côté avoir été pénalisée par une sécheresse exceptionnelle qui perturbe la production de ses barrages hydro-électriques. L'Etat camerounais a toutefois annoncé, le 3 avril, la mise en place d'un comité chargé d'examiner le respect des engagements de la société américaine.
AES-Sonel avait également dû, fin mars, démentir des informations de presse selon lesquelles ses investissements au Cameroun étaient gelés en raison des graves difficultés financières rencontrées par sa maison mère, le groupe américain AES.
Une publication camerounaise, La Nouvelle Expression, a rapporté l'envoi par la présidence camerounaise à AES d'un "préavis de résiliation de contrat (...) pour non respect du cahier des charges", mais ni la présidence camerounaise, ni AES, n'ont souhaité confirmer ou démentir cette information.
Aux termes du contrat signé en juillet 2001, l'Etat camerounais a cédé à l'opérateur américain 56% du capital de la Sonel, et ses activité ont été mises en concession pour une durée de 20 ans. Le patrimoine de la société lors de la privatisation reste propriété de l'Etat. (avec AFP)


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