Les chefs d’Etat et de gouvernement
qui ont adhéré au Nouveau Partenariat pour le développement
de l’Afrique (Nepad), réunis les 13 et 14 février
à Kigali, ont officiellement lancé un nouveau système
d’évaluation collégiale de la «bonne gouvernance»,
pour attirer les investissements étrangers. «Le point le plus
important, c’est que nous pouvons maintenant démarrer l’évaluation»,
s’est réjoui le président mozambicain, Joaquim
Chissano, à l’issue d’un sommet qui s’est
déroulé essentiellement à huis clos.
Les dirigeants des 16 Etats adhérant au Mécanisme
africain d’évaluation par les pairs (MAEP) ont en
effet adopté les critères de contrôle de la «bonne
gouvernance», à la fois politique et économique, des
pays membres. L’Angola a décidé de rejoindre le MAEP,
devenant le 17e adhérent de cette initiative.
La neuvième réunion du Comité des chefs d’Etat
et de gouvernement en charge de la mise en œuvre du Nepad, à
laquelle participaient les pays n’adhérant pas encore au MAEP,
a permis une revue des projets en cours, «notamment en matière
d’infrastructures», a expliqué le président
nigérian, Olusegun Obasanjo,
qui préside ce comité.
Aucune initiative concrète n’a toutefois été
annoncée.
- Le prochain sommet du Nepad aura lieu le 16 mai
à Maputo, au Mozambique.
Le sommet de Kigali rassemblait, outre le président rwandais
Paul Kagame, huit autres chefs d’Etat, Thabo Mbeki (Afrique du
Sud), Olusegun Obasanjo (Nigeria), Abdoulaye Wade (Sénégal),
John Kufuor (Ghana), Omar Bongo (Gabon), Denis Sassou Nguesso (Congo-Brazzaville),
Joaquim Chissano (Mozambique), également président en
exercice de l’Union africaine, et le président botswanais,
Festus Mogae, qui les a rejoints samedi. Le Premier ministre éthiopien,
Meles Zenawi, était également présent.
Quid depuis 2001 ?
Interrogé sur l’absence de réalisations concrètes
depuis le lancement du Nepad en 2001, Olusegun Obasanjo a qualifié
de «grand succès» le fait que «dix-sept pays
sont déjà candidats volontaires pour l’évaluation
par leurs pairs». «Il est dans notre intérêt
de nous regarder dans la glace pour pouvoir dire que nous sommes présentables»,
a-t-il ajouté. Les premières «évaluations»
doivent être effectuées dès cette année au
Ghana, au Rwanda, au Kenya et à l’Ile Maurice.
Même si les gouvernements africains se donnent des outils d’auto-contrôle
acceptables par leurs futurs bailleurs, il reste des obstacles politiques
fondamentaux auxquels tout système d’évaluation
ne pourra rien. Quel investisseur privé mettra un Euro ou un
dollar dans un projet transfrontalier alors qu’il plane dans de
nombreuses régions du continent des incertitudes politiques évidentes
? Tant qu’il n’y aura pas de stabilité politique
sous-régionale, on voit mal certains pays se rendrent dépendants
d’un Etat voisin pour leur approvisionnement par exemple, alors
que certains projets du NEPAD reposent sur cette idée d’un
partage des productions.
Les chefs d’Etat africains qui semblent croire à leur Nepad
comme à un remède miracle au sous-développement
ont la mémoire courte. L’échec du Plan de Lagos,
adopté lors d’un sommet de l’OUA en 1980, devrait
pourtant leur servir de leçon. A combien de sommets d’évaluations
n’a pas donné lieu le Plan de Lagos !
Et même ce mécanisme d’auto-évaluation porte
déjà en lui-même les germes de son échec
puisque les évaluations ne donneront pas lieu à des sanctions
pour corriger les dérapages de certains Etats. «Les chefs
d’Etat sauront comment exercer leur pression sur leurs pairs,
il n’y a pas besoin de sanctions», a assuré un responsable
rwandais à l’AFP. Il n’a pas exclu, toutefois, que
les «mauvais élèves» puissent être tenus
à l’écart d’un certain nombre d’initiatives
du Nepad. Un peu court quand il s’agira de financer des projets
de plusieurs milliards de dollars.
De plus en plus de critiques
Trois ans après son lancement en grande pompe, force est de constater
que le Nepad a donné lieu à beaucoup de belles paroles
mais peu d’actes concrets. Et des voix commencent à s’élever,
notamment de la part de personnalités opposées à
la mondialisation libérale, pour critiquer ce plan de développement
qui ne serait, selon eux, qu’un «nouvel intrument de mendicité»
initié par des chefs d’Etat acquis aux thèses libérales.
Le Nepad est pourtant loué par ses initiateurs - Thabo Mbeki
(Afrique du Sud), Abdoulaye Wade (Sénégal), Abdelaziz
Bouteflika (Algérie) et Olusegun Obasanjo (Nigeria) - comme le
symbole de la «renaissance» d’un continent marginalisé
aussi bien politiquement qu’économiquement.
Le 10 octobre 2003 à New York, le secrétaire général
adjoint de l’Onu, Ibrahim Gambari, également conseiller
spécial pour l’Afrique de Kofi Annan, avait admis que,
si «la mise en œuvre du Nepad progresse», «ces
efforts ne sont toujours pas suffisants». «Il faut de toute
urgence trouver de nouveaux moyens de remédier au surendettement,
au fléau que représente la pandémie de VIH/sida
et au contexte macroéconomique», avait-il insisté.
Certaines régions, comme l’Afrique centrale, sont particulièrement
en retard.
Dans un rapport publié le 7 août 2002 consacré au
Nepad, le secrétaire général de l’Onu, Kofi
Annan, soulignait pourtant un frémissement à la hausse
de l’aide publique au développement destinée à
l’Afrique en 2001 et 2002. Mais il est difficile de dire si cela
était lié au lancement du Nepad.
Cette aide avait dégringolé dans les années 90,
passant de 26,6 milliards de dollars en 1990 à 16,4 milliards
en 2000. En 2001, elle s’est établie à 17,8 milliards
de dollars, puis à 18,6 milliards l’année suivante,
ce qui est encore loin des chiffres de 1990.
Le montant total de l’aide accordée à l’Afrique
reste modeste, comparé aux «énormes subventions
agricoles qui sont versées aux agriculteurs des pays développés»,
avait souligné M. Annan.
Apparemment sensible aux critiques adressées au Nepad, le ministre
sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh
Tidiane Gadio, a admis qu’ «après un lancement fulgurant,
le Nepad connaît une petite crise de croissance, comme tous les
grands projets».
Beaucoup plus virulente, Aminata Traoré, ancienne ministre de
la Culture du Mali et figure de l’altermondialisme africain, avait
qualifié fin janvier à Paris le Nepad de «fuite
en avant», de «nouvel instrument de mendicité»
à l’égard de pays riches.
Selon elle, «une poignée de décideurs africains
voués au néo-libéralisme sont parvenus à
dire ce que l’on a envie de faire dire à l’Afrique»
sans consulter leurs populations.
Pour Mme Traoré, il s’agit d’ «un nouvel ajustement»
qui ne fait que prendre le relais de «trente ans de plans d’ajustement
structurels conduits par le Fonds monétaire international et
la Banque mondiale qui ont eu des conséquences désastreuses».
«A ce niveau, le Nepad n’a pas entraîné une
augmentation dans les échanges commerciaux ou dans l’aide
au développement en Afrique», estime de son côté
Herman Hanekon, chercheur à l’Africa Institute d’Afrique
du Sud.
Avant de conclure: «Le Nepad n’a rien fait de mal car il
n’a pas fait grand chose».
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